Guinée, éviter le chaos…

A l’approche des prochaines joutes électorales, les législatives et la présidentielle, toutes prévues avant fin 2020, de nombreux signes appellent à une vigilance accrue et à des actions préventives de la part de tous les acteurs impliqués d’une manière ou d’une autre dans la bonne marche de la République et dans la pacification des relations en son sein. Le but final étant d’empêcher la survenue dans ce pays d’un chaos.

Le tout premier signe est l’exacerbation des tensions ethniques. La publication de l’ouvrage « Mémoire collective/une histoire plurielle des violences politiques en Guinée »est un des plus récents événements qui montrent à quel point l’ethnie joue un rôle déterminant, mais subjectif, dans l’interprétation du passé commun.

Avant même d’avoir lu le livre, ce qui permet de se livrer ensuite à une  critique objective et constructive, les uns et les autres, en grande partie à raison de leur appartenance ethnique, font exploser leurs passions en donnant à l’ouvrage  un contenu et une portée de leur choix.

Entre la banalisation de certaines pages violentes de histoire politique guinéenne et l’extrême personnalisation de ces violences dans certains cas, il y a l’impérieuse nécessité de faire des recherches indépendantes, à travers une commission multidisciplinaire, afin de présenter aux populations qui en ont grand besoin, et surtout à la future génération, la vraie histoire contextualisée de leur pays. Mais compte tenu du climat de méfiance qui prévaut actuellement dans le pays, on se demande comment constituer et définir le mandat d’une telle commission en toute sérénité.

Pourtant cette démarche est d’une utilité fondamentale pour extraire l’histoire de ce pays des mains des extrémistes de tout bord qui ne cessent d’interpréter à leur guise l’histoire de la Guinée, tout en ignorant que l’histoire des peuples ne saurait se réinventer au goût du jour.

Le travail de l’historien consiste à utiliser les matériaux que sa discipline met à sa disposition pour écrire une histoire extirpée de mensonges. Etant une discipline des sciences humaines, il n’est pas exclu, et c’est là une des limites de l’histoire à la différence des sciences expérimentales, qu’une part de l’historien, sa subjectivité, apparaisse dans son œuvre.

La raison d’être de la critique est justement de mitiger cet aspect-là, afin de multiplier pour le grand bénéfice des consommateurs des œuvres historiques, les angles de lecture et d’analyse.

Ce livre, aimé ou décrié, sera de toute façon rangé dans la catégorie des œuvres qui rentrent dans le processus de reconstitution de l’histoire de la Guinée. Les réactions qu’il suscite présentement indiquent cependant que rares sont ceux qui sont prêts à aborder sereinement les faits passés.

Tout le contraire de ce que les sud-africains ont fait pour tourner la page de l’apartheid, et les allemands avant eux, pour montrer à la face du monde par des actes concrets et symboliques que le nazisme était une regrettable parenthèse de leur histoire.

Au lieu de s’inspirer de ces exemples de pacification de la vie en société,  certains continuent à croire en Guinée qu’une amnésie collective est suffisante pour réconcilier les uns et les autres avec les facettes violentes du passé politique. S’ils réussissent dans cette démarche, ils auront alors réussi à éloigner pour un certain temps, la construction d’une véritable nation à travers un vouloir vivre collectif, condition de rassemblement de tous autour d’idéaux communs.

Le second signal d’alerte est tout aussi inquiétant que le premier. Il s’agit du fossé creusé entre guinéens par la très profonde crise de la cour constitutionnelle, organe suprême de régulation de la vie politique et institutionnelle de la République.

Quasiment incapable de se réguler elle-même, on se demande d’où est ce qu’elle peut tirer à présent, la légitimité nécessaire pour inspirer confiance au grand public, plus dubitatif que jamais sur sa crédibilité.

Tout ceci met en évidence pour ceux qui en doutent encore, que l’enjeu principal dans notre pays aujourd’hui est un enjeu de pouvoir. Tout tourne autour de celui-ci et explique en grande partie, les rapports de force qui se tissent en sein de la société. La place prise par le Tout politique condamne au confinement l’application indiscriminée des lois, source de sécurité de chacun face à l’arbitraire de l’autre aussi puissant soit-il.

En définitive, la réconciliation avec le passé reconstruit, qu’il soit glorieux ou non, et la confiance du public dans la justice, surtout celle qui protège la constitution, sont parmi les plus importants défis à relever pour cimenter dans le respect des différences, l’unité du peuple guinéen pour le meilleur tout comme pour le pire.

Youssouf Sylla, analyste-juriste à Conakry

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