Bah Oury : ‘’je mets sur le compte de la nervosité de M. Alpha Condé, la visite d’éléments armés à mon domicile’’

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En visite semi-privée à Dakar, le président de l’Union des démocrates pour la renaissance de la Guinée (Udrg) a échappé de peu à une visite de militaires à son domicile à Conakry. Mais il a profité de sa présence à Dakar pour se prononcer sur la situation de son pays et sur le rôle que pourraient jouer les autorités sénégalaises pour l’aider à en sortir dans la paix.

Que faites-vous à Dakar, alors que l’on vous espérait plutôt du côté de Conakry au moment où la campagne électorale bat son plein
Vous savez, je suis aussi chez moi à Dakar (Il y a vécu de l’âge de 5 ans jusqu’à ses études universitaires. Ndlr). Cela fait pratiquement 10 mois que je ne suis pas venu au Sénégal. Et après avoir fait un certain nombre de choses, nous Udrg, ne sommes pas engagés dans le processus électoral actuel. J’ai voulu rencontrer mes amis du Sénégal pendant quelques jours, avant de continuer en France pour aller retrouver ma famille. Les raisons de ma présence à Dakar sont tout à fait banales.

Vous n’êtes peut-être pas directement engagés dans la campagne électorale, mais on sait que vous avez votre opinion sur ce qui se passe à Conakry, où le processus électoral soulève beaucoup de controverse, et vous-même n’étiez pas d’accord pour que des challengers se présentent face au candidat Alpha Condé. On se serait attendu à vous voir sur le terrain pour exprimer votre opinion.
Grâce à Dieu, on n’a plus besoin aujourd’hui d’être physiquement présent sur un terrain pour faire entendre sa voix. Pour des raisons d’opportunité, et pour aussi, je l’avoue, le besoin de rendre une certaine distance avec le quotidien, les pressions locales, il est bon de prendre un peu le large pour essayer de voir plus clair et faire preuve de plus de rationalité, dans un environnement particulièrement trouble à l’heure actuelle. Et sur ce point, j’ai peut-être été bien inspiré de quitter Conakry le jeudi dernier, car le lendemain, j’ai eu la visite impromptue de bérets rouges, avec quelques civils, qui étaient certainement passés pour tenter de m’intimider. Mais ce sont de vieilles recettes politiciennes qui ne marchent pas.

Dans nos pays africains, où l’on a besoin de voir le leader physiquement, votre absence de cette campagne et du pays, ne laisse-t-elle pas la place au Président sor­tant pour qu’il déroule tranquillement sa stratégie ?
Dans un environnement de droit, où les règles sont acceptées, on aurait pu participer à ce processus. Par contre, en Guinée, il y avait des dispositions d’intangibilité qui sanctuarisaient les deux mandats présidentiels, et la nature républicaine de l’Etat. Que les autorités guinéennes, avec la complicité active de la Cour constitutionnelle, mettent ces dispositions de côté, en faisant un changement anticonstitutionnel, uniquement pour empêcher l’alternance démocratique, c’est un coup d’Etat. Et ce n’est pas moi qui le dit, mais l’art. de la Charte de l’Ua, relative à la Gouvernance, aux élections et à la Démocratie. Et cela est passible de sanctions du Conseil de paix et de sécurité de l’Ua. Cela a été fait au vu et au su de tout le monde. L’Union africaine n’a pas bronché, la Cedeao vient de considérer que cette question est derrière nous. Dans ce contexte de violation du droit, s’engager dans un processus électoral, c’est accentuer l’impunité, c’est donner une prime à la mauvaise gouvernance et au coup d’Etat institutionnel, tel qu’il s’est passé à Conakry. En plus de cela, vous avez un fichier électoral complètement corrompu. L’Oif l’avait sanctionné en considérant qu’elle ne pouvait participer à un processus électoral où ce fichier pourrait être utilisé. La Cedeao à un moment donné, avait fait la même chose. Donc, en tant que politique et responsable, soucieux de la primauté du droit sur la force et d’autres moyens illicites de conservation du pouvoir, si on s’engage dans ce processus, on facilite et on encourage ce genre de comportement aussi bien en Guinée qu’ailleurs, et ce serait de facto, la déstabilisation de l’ensemble de l’espace ouest-africain, tel que nous le voyons aujourd’hui. Cela dit, n’oublions pas que les réponses du gouvernement, face à la contestation contre ce changement constitutionnel, ont occasionné près de 90 morts. Des jeunes massacrés. Et lorsqu’un président de la République, dans le journal Le Monde, dit qu’ailleurs ils ont tué et fait ce qu’ils ont voulu, en d’autres termes, et de manière cynique, cela veut dire qu’en Guinée aussi, on va tuer et faire ce que l’on veut. Si vous êtes responsable, et vous vous engagez sur le même terrain que ceux qui sont dans cette logique révisionniste, vous leur donnez une prime à la mal-gouvernance, au déni du droit et à la culture d’impunité. Et ça, politiquement, c’est désastreux, humainement, c’est condamnable, et cela montre que la politique ne sert qu’à des intérêts particuliers, et la population risquerait de perdre confiance en tout politique qui se comporterait de cette manière.

La position de la Cedeao, qui a validé le fichier électoral, ne laisse-t-elle pas l’opposition guinéenne désarmée face au pouvoir ?
J’ai été choqué par la déclaration de la cheffe de mission de la Cedeao à Conakry avant-hier (vendredi 3 septembre, Ndlr), qui considère que la question du 3ème mandat est derrière nous. Dans leur communiqué, ils disent féliciter le gouvernement guinéen, parce qu’il engage un processus électoral crédible. Ça, c’est une insulte à la conscience guinéenne. C’est un mépris vis-à-vis de la population. En­courager un gouvernement qui a fait un coup d’Etat en bonne et due forme, un gouvernement qui pourrait être sanctionné par les instances internationales, fermer les yeux sur les violations des droits de l’Homme. Plus d’une trentaine de personnes ont été massacrées à Nzérékoré et enterrées dans une fosse commune, fermer les yeux sur cela, ne pas le condamner, c’est une honte et, si la Cedeao persiste dans cette voie, elle va ruiner toute sa crédibilité. Par cette attitude, elle encourage la culture de la violence, et en définitive, met en danger la paix régionale, et la force l’emportera sur toute autre considération.
Après avoir été pendant très longtemps unie au sein du Fndc, on voit que l’opposition guinéenne est aujourd’hui émiettée face au coup de force du Président Alpha Condé. N’est-ce pas aussi la responsabilité des politiciens guinéens qui est engagée dans ce qui se passe ?
Je suis tout à fait d’accord. Car si la Communauté internationale réagit avec beaucoup de mollesse par apport à toutes les violations qui ont été constatées en Guinée, c’est peut-être parce qu’elle considère que les autorités et le personnel politique guinéens ne savent pas ce qu’ils veulent. On ne peut pas comprendre l’attitude de certains de nos pairs, qui étaient membres du Fndc, qui n’ont pas participé aux élections législatives, et qui ont toujours déclaré ne pas être en accord avec le viol de la Constitution, et qui, du jour au lendemain, s’engagent dans un processus électoral qui valide de fait, aussi bien l’Assemblée en place que la Constitution sur laquelle ils ont fait acte de candidature. C’est une aberration et bien entendu, n’encourage pas les observateurs internationaux bien intentionnés vis-à-vis de la Guinée, pour aider le pays à sortir de cette crise par le haut. (…)

A l’entame de cet entretien, vous avez indiqué que votre maison a reçu une visite indésirable, d’éléments armés, dont des militaires. Comment expliquez-vous cela ?
Je mets cela sur le compte de la nervosité de M. Alpha Condé, qui n’apprécie pas ma façon de voir et de faire, surtout dans les circonstances actuelles où il essaie d’exacerber les contradictions ethniques pour masquer les vrais enjeux de la Guinée. Il n’apprécie pas que je les condamne ouvertement, d’où sans doute cette visite de quelques militaires, pour rappeler que c’est lui le chef et tenter d’intimider. Mais cela ne nous fera pas dévier de notre chemin. Nous nous engageons dans une dynamique et dans une vision, qui est de servir la stabilité et la paix de notre pays. Nous voyons les multiples dangers qui sont en train de s’amonceler. Nous ne pourrons nous taire pour rien au monde, ni être complices d’une situation dangereuse pour la paix civile.

L’arme de l’ethnicisme avait été aussi déjà utilisée contre Cellou Dalein Diallo. Cela ne l’empêche pas de vouloir aujourd’hui travailler dans le cadre de la Cons­titution que vous rejetez…
Chaque homme politique assume sa responsabilité et ses actes. Je ne partage pas sa vision et sa façon de faire. Je suis contre l’utilisation des communautés ethniques pour conquérir le pouvoir ou pour essayer de masquer les contradictions politiques les plus profondes en les déviant vers des antagonismes anachroniques sur le plan ethnique. Mais de toutes les façons, chacun répondra de ses actes et assumera sa responsabilité. Mais il est le mieux indiqué pour justifier pourquoi il s’est engagé dans ce processus tout en sachant que les dés sont pipés. La seule chose que je recommande est que les communautés humaines ne soient pas mêlées à des enjeux politiciens qui d’une manière ou d’une autre, ne peuvent pas servir la communauté nationale dans sa globalité.

Votre parti l’Udrg est-il toujours membre du Fndc ?
Bien entendu. Nous en sommes membres et sentons que l’esprit du Fndc a encore un grand rôle pour l’avenir, parce qu’il permet une cristallisation des consciences pour permettre à la Guinée d’évoluer autrement qu’elle ne l’a fait à ce jour.

Au cours de votre séjour au Sénégal, avez-vous rencontré les autorités sénégalaises, ou prévoyez-vous de le faire ?
J’aurais bien voulu les rencontrer de la manière la plus directe, parce que ce qui se passe en Guinée va au-delà de la Guinée, ce n’est pas simplement une compétition électorale qui est en jeu. C’est l’intérêt de l’ensemble de la région qui est remis en cause. La déstabilisation de la Guinée affectera nécessairement tous les pays limitrophes. Et nous sommes assis sur un volcan qui peut exploser à tout moment. Ne rien faire, observer de loin en se réfugiant derrière les sacro-saints principes de non-ingérence dans les affaires intérieurs d’un pays, c’est prendre le risque que les éclats de ce qui pourrait se passer affectent l’ensemble de l’espace régional. Ebola avait commencé en Guinée, mais cela a déstructuré aussi bien la Guinée, la Sierra-Leone et le Liberia. La déstabilisation institutionnelle de la Guinée affectera les populations, et ses secousses toucheront aussi tous les pays limitrophes, y compris le Séné­gal.

Que pourriez-vous attendre des dirigeants du Sénégal actuellement ?
Qu’ils fassent preuve de beaucoup plus de responsabilité et de leadership, parce que c’est la paix dans la sous-région qui est en jeu. Ce n’est pas seulement les desiderata d’un chef d’Etat africain qui veut maintenir sa position de pouvoir. Le véritable problème c’est de savoir si nous pouvons, dans les années à venir, évoluer dans un environnement de paix et de développement. Parce que tout ce que nous sommes en train de faire risque d’être balayé d’un coup de main par des déstabilisations asymétriques que des négligences ou des complicités passives auront pu faire prospérer. C’est une nécessité absolue de sécurité régionale et d’intérêt de chacun des pays limitrophes de la Guinée, de se sentir concerné par ce qui se passe à Conakry et d’anticiper sur les mesures préventives.

Source : lequotidien (Sénégal)

 

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