Bras de fer médias privés et pouvoir : l’avenir des radios indépendantes en question (Par Youssouf Sylla)

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La fermeture par le gouvernement des radios privées qui ne se sont pas acquittées de leurs redevances au titre des licences qu’elles détiennent, a provoqué un tollé général dans le milieu de la presse. Alors que les hommes des médias dénoncent une atteinte grave à la liberté de la presse, le gouvernement s’estime dans son bon droit de mettre les cadenas à la porte des radios qui n’ont pas mis la main à la poche. Ce bras de fer peut être analysé sur deux angles. Un angle purement légal et un autre plus complexe, en lien avec la spectaculaire dégradation des relations entre la presse privée en général et le pouvoir en place.

Légalité de la fermeté gouvernementale

Sur le plan légal, les radios privées sont gérées par des entreprises qui utilisent les ondes électromagnétiques pour la diffusion de leurs programmes. Etant des ressources publiques rares, leur utilisation par un privé donne lieu au paiement d’une redevance qui sert à alimenter les caisses de l’Etat. Pour faire face à ses dépenses, l’Etat est dans l’obligation de mobiliser les recettes parmi lesquelles se trouve le paiement de telles redevances.

Habituellement, les médias jouent un rôle de premier plan dans la mobilisation des recettes fiscales et parafiscales de l’Etat par la dénonciation des cas de fraude et d’évasion fiscale qui privent l’Etat des ressources auxquelles il a droit. A ce titre, deux enquêtes d’envergure mondiale menées successivement en 2016 et en 2017 par le Consortium International des Journalistes d’Investigation à travers les «Paradise papers» et les «Panama papers» ont mis à nu un système sophistiqué d’évasion fiscale, source de pertes sèches pour les Etats. Seulement en cette année, le manque à gagner pour les Etats dépasse 350 milliards d’euros.

Si les médias sont dans leur rôle en se liguant pour dénoncer les techniques savantes mises en place par certains cabinets spécialisés en montage offshore pour permettre aux grosses entreprises et aux personnes fortunées d’échapper à la réglementation fiscale, le public s’attend à ce que les médias aussi soient irréprochables dans l’accomplissement de leurs obligations fiscales et parafiscales. Ainsi, les entreprises de presse tout comme celles qui évoluent dans d’autres secteurs, sont soumises au nom du principe d’égalité de tous devant la loi, aux mêmes obligations.

Fermeté aux allures d’un règlement de comptes

Sur l’angle plus complexe des relations conflictuelles entre l’Etat et les médias, force est de constater que l’exigibilité musclée du montant des redevances aux radios privées au nom de la loi surprend, d’autant plus que de 2009 à maintenant, le gouvernement est resté de marbre, sans passer à la vitesse supérieure contre les mauvais payeurs. On est dès lors fondé à se demander si la mise en exécution vigoureuse mais tardive de la loi ne vise pas à régler les comptes des radios privés qui avaient donné aux yeux du gouvernement un retentissant écho aux positions défendues par la branche dissidente du syndicat des enseignants au cours de la dernière grève maintenue par celle-ci. Cet événement est venu s’ajouter à d’autres points de frictions entre le pouvoir et les médias privés autour notamment du traitement par ces derniers de certaines informations qui relèvent, selon la version officielle, du secret d’Etat.

Les propositions de conciliation entre l’État et les radios privées insolvables par voie d’échange de services intéressent à plus d’un titre le public, compte tenu de l’impact potentiel d’un tel procédé sur la liberté de ton de ces médias. Si le deal consiste à apurer les dettes par la diffusion des messages gouvernementaux par exemple, on ne manquera pas de s’interroger sur le nombre total de messages dont la publication serait nécessaire pour éponger une dette évaluée à environ 6 milliards de francs guinéens. De toute façon, l’envahissement d’une radio privée criblée de dettes publiques par les messages gouvernementaux s’assimile en réalité à une nationalisation de fait de cette radio, donc à la perte de sa liberté éditoriale.

Le modèle économique de la radio indépendante de demain

A la période euphorique de la libéralisation des ondes dans les années 2000 qui a vu pousser les radios privées dans le paysage médiatique guinéen comme des champignons, doit désormais succéder le temps des interrogations sur l’avenir de celles-ci face aux diverses pressions gouvernementales. En particulier, comment les radios privées peuvent-elles garder une liberté de ton à l’égard du gouvernement si pour leur survie, elles doivent compter sur les subventions publiques ou payer comme cela se doit les redevances au titre de l’utilisation des ondes électromagnétiques. Ces questionnements doivent amener les radios privées à imaginer le modèle économique qui convient le mieux à leur statut de médias indépendants. Ceci d’autant plus que dans une dans une économie libérale comme la nôtre, c’est le secteur privé qui devrait en principe être le plus grand pourvoyeur de fonds dans les entreprises qui opèrent dans l’audiovisuel privé à travers notamment le parrainage d’émissions, les publicités payantes ou la participation directe au capital desdites entreprises.

Youssouf Sylla, Analyste-juriste à Conakry

 

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