Coup d’Etat au Mali. Quatrième « révolution » bamakoise, énième problème… (Par Saliou Samb)

Les militaires qui ont pris le pouvoir au Mali ont promis mercredi la formation d'un gouvernement civil de transition chargé d'organiser de nouvelles élections dans un délai "raisonnable", afin de rétablir la stabilité politique. /Photo prise le 18 août 2020/REUTERS/Moussa Kalapo
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Les nouveaux maîtres de Bamako, propulsés au-devant de la scène, suite à un putsch perpétré contre un chef d’Etat abasourdi, risquent de déchanter très vite par rapport à leurs prétentions, tant la situation politique en République du Mali reste inextricable. Et leurs rapports froids avec les institutions africaines et mondiales ne seront que peu de choses face à ce qui les attend réellement.

Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), l’homme qui a imposé sa « rigueur » et sa « personnalité », avant d’arriver au palais de Koulouba, n’aura finalement été qu’un… tigre en papier. Les années de corruption et de népotisme, héritées de ses prédécesseurs, se sont déroulées en accéléré durant les 7 années pendant lesquelles il a goûté au miel et au fauteuil douillet du palais présidentiel. La rumeur populaire lui a même prêté un mauvais génie : son propre fils, Karim, partisan des soirées mondaines et bunga bunga (les images sont visibles sur le net), qui avait fini par s’accaparer d’une portion importante du pouvoir  de son géniteur. On dit également d’IBK, qu’il s’est également servi des pontes du Rassemblement pour le Mali (RPM), parti au pouvoir avant sa chute, pour parvenir à ses fins, avant de les abandonner comme des chaussettes usées. Cette attitude expliquerait l’apathie de ses camarades de parti, au moment où l’imam Mahmoud Dicko et ses soutiens l’acculaient vers la sortie.

L’occasion faisant le larron, des officiers supérieurs de l’armée malienne (qui n’ont absolument rien à voir avec le style d’un capitaine Ahmadou Aya Sanogo !) ont savamment coordonné un coup d’Etat et obligé l’homme à qui il restait 3 ans de pouvoir, à « démissionner », dans un décor affligeant, la voix tremblante. Image chaotique que celle d’un IBK, détruit, au bord des larmes, et qui a quand même laissé entendre qu’il n’a « pas le choix » ! Ainsi passent les plus grandes gloires du monde…

Dans la foulée de cette déclaration visiblement imposée par la junte militaire, un Comité national pour le salut du peuple (CNSP), incarné par 4 hauts gradés, apparaît sur le petit écran de l’ORTM pour égrener des promesses : lutte contre la corruption, renforcement de la justice, du système éducatif et sanitaire, réunification du pays, démocratie, etc. Tout serait si simple, si on ne parlait pas de l’immense République du Mali s’étendant des abords de l’Algérie à la Guinée, en passant par ceux de la Côte d’ivoire, du Sénégal, de la Mauritanie, du Niger, du Burkina (ouf !) , aux frontières poreuses, harcelé par les jihadistes, miné par des années de corruption et de compromission, à tous les niveaux, et tenu à bout de bras  par des forces extérieures qui ont réussi à maintenir un Etat à peu près digne de ce nom sur un territoire quasi désertique ! Il apparaît dès lors que même des sanctions comme celles prônées par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union Africaine, l’Union Européenne (avec en tête de pont la France) et l’ONU pourraient aggraver la situation dans un pays où tout le monde marche sur des œufs pourris. Ceux qui conseillent de retirer les troupes étrangères, mobilisées dans le cadre de la Mission des nations unies pour le Mali (MINUSMA), peuvent déchanter. Un effondrement du Mali attirerait les jihadistes aux portes des pays côtiers et aggraverait ou ferait ressurgir les problèmes au nord (Algérie, Libye, etc), avec une menace directe sur le continent européen. Ce serait un suicide collectif dans un contexte où l’armée malienne, en dépit de sa « bravoure » à opérer des coups d’Etat, n’a pour le moment pas les moyens de régler définitivement le problème de ces faux dévots de terroristes.

Les limites du nouveau pouvoir malien

Il est toujours facile de dénoncer des tares pour lesquelles on n’a aucune solution véritablement opérationnelle. Il se dit, à Bamako, que L’imam Dicko, quand il était président du Haut Conseil Islamique Malien (HCIM), avec un budget conséquent, n’était pas aussi volubile qu’il l’a été ces dernières semaines. C’est lui qui a pris la tête de la contestation qui a fait plier IBK, dans un pays profondément ancré dans ses valeurs traditionnelles et traumatisé par des terroristes islamistes. Les plus naïfs d’entre nous, se sont même surpris en train de souhaiter qu’un homme qui prône les bases rigoristes d’une religion qui n’a rien de démocratique (à l’image de toutes les autres dites révélées d’ailleurs !), se serve de la « démocratie » pour parvenir à ses fins, parce qu’il prononçait un discours disons « accommodant ».  Cet imam imprégné de politique, bien que constatant que sa « victoire » lui a été dérobée par des militaires, attendra sans doute le bon moment pour remettre, dans l’élan populiste qu’on lui connaît, ses revendications au goût du jour. La junte appréciera…

Par ailleurs, tous les observateurs avertis qui ont vécu des coups d’Etat sont habitués à la même rengaine de la part des auteurs de putschs : lutte contre la corruption, justice impartiale et indépendante, restauration de la démocratie, etc. A cet égard, il faut souligner que les 3 premières « révolutions » maliennes ont tourné en eau de boudin ! Ahmadou Toumani Touré, applaudi à la fin de son coup de force, parce qu’il avait respecté sa promesse de céder le pouvoir, est revenu en fanfare après l’intermède Alpha Oumar Konaré, ce dernier étant décrit comme un « beau parleur », « idéaliste » par ceux qui voudraient bien sacrifier la démocratie sur l’autel du vrai développement économique et social. A la fin du règne d’ATT bis, considéré à l’époque comme « monsieur consensus », qui voulait plaire à tout le monde, même une mouche ne lui faisait plus confiance au Mali ! Ce n’est pas pour rien qu’un troisième « révolutionnaire » en treillis, Amadou Aya Sanogo, a fait irruption dans le champ politique malien avant de réaliser l’impasse de son action et donc de revenir à la cruelle réalité. Pour la petite histoire, son « successeur », Dioncounda Traoré, pour ne pas le nommer, a été passé à tabac, sous l’œil des caméras, par les mêmes « manifestants » qui, quelques jours avant exigeaient le départ de Sanogo. Tout simplement surréaliste !

Dès lors, qu’est-ce qui pourrait changer avec les nouveaux venus ? Qu’ont-ils de si spécial pour être applaudis par des manifestants ou, pire, par certains « intellectuels » qui croient encore aux chimères ? Tout le monde n’est pas Jerry John Rawlings ! On remarquera que, pour le moment tout au moins, aucun nom ne s’impose comme chef de la junte, c’est-à-dire comme celui assumant la responsabilité de braver la communauté internationale en se présentant comme le leader militaire qui oriente les décisions de l’Etat qui, si on veut être sérieux, ne saurait avoir plusieurs chefs. Le plus grave est que si les chefs d’Etats membres de la CEDEAO mettent leurs menaces à exécution (fermetures des frontières, interdiction des transactions commerciales, etc), le Mali, enclavé et totalement dépendant de ses voisins pour assurer sa survie, risque, pas plus tard que dans quelques mois, de connaître de graves troubles qui pourraient malheureusement finir dans le sang.

Saliou SAMB

 

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