‘’Coup d’Etat manqué’’ de juillet 1985 : Damaro parle des derniers jours du colonel Diarra Traoré…

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Acteur majeur du ”coup d’Etat manqué du colonel Diarra Traoré” de juillet 1985, Amadou Damaro Camara, banquier de profession et actuel président de l’Assemblée nationale a pris son courage à deux mains et a parlé. 35 ans après. Dans le livre ‘’Le coup d’Etat manqué du colonel Diarra Traoré, Guinée le 4 juillet 1985, Damaro parle’’ -en rupture de stock-, édité par L’harmattan-Guinée, le fils de Kérouané qui a passé plus de trois ans dans les geôles de Lansana Conté a expliqué dans les détails les événements – très sensibles et pleins de préjugés- du 4 juillet 1985 où des Guinéens, militaires et civils, furent sommairement exécutés par le CMRN sans procès. Mediaguine vous propose en extrait du livre qui parle de l’arrestation du colonel Diarra Traoré…

(….) Dans la nuit du 4 juillet, le colonel Diarra et quelques autres triés sur le volet furent installés dans l’appartement du Français René Famoy qui m’avait laissé ses clés avant de quitter précipitamment la Guinée dans les circonstances que nous avons décrites plus haut. Nous appelâmes cet appartement le QG2. C’est de cette place que le colonel avait coordonné les choses si elles s’étaient passées comme nous l’espérions.

Apres l’échec de la tentative, tous les compagnons d’infortune du Colonel Diarra qui étaient autour de lui quittèrent les lieux, notamment Tidiane Traoré, Lanfia Kouyaté KL, Dramane Diallo, Ansoumane Camara Camus, Baidy Touré cités de mémoire, etc. Ne restaient aux côtés du colonel Diarra que deux d’entre eux, à savoir Ben Salia Kouyaté et Dia Sory Diabaté. Les trois fugitifs restèrent terrés dans cet appartement tout ce temps, depuis la nuit du 04 juillet (celle des événements) jusqu’à la nuit du 6 au 7 juillet.

Au cours de cette nuit, le colonel et ses compagnons décidèrent de quitter cette cache de peur que ceux qui les avaient quittés n’indiquent le lieu dans le cas où ils s’étaient fait arrêter. Dans un premier temps, ils choisirent de se réfugier au domicile de Nounké Diakité, qui se situait à quelques centaines de mètres de là où ils s’étaient cachés. Vers 22 heures, dans la nuit du 6 au 7 juillet, ils firent irruption dans la villa de la famille Diakité. Le père de famille, Nounkè Diakité, avait déjà été arrêté à la frontière léonaise et son épouse, qui était seule dans la maison, ne savait certainement rien encore du sort de son mari.

Au vu des fugitifs, elle se mit à sangloter, effrayée par les conséquences de son implication dans ce qui pouvait être considéré par les autorités comme une complicité avec le colonel Diarra. La période était bien propice à la peur. La famille était suffisamment traumatisée par l’arrestation du ministre Moussa Diakité, le beau-père et un des tout-puissants acteurs du système du président Sékou Touré qui avait eu lieu dès la prise de pouvoir par l’armée. Par ailleurs, le colonel avait-il oublié les griefs que la famille de l’ex-ministre Moussa Diakité avait contre lui à cause du rôle qu’il avait joué dans le renversement du régime du président Sékou Touré ? Toujours est-il que le colonel Diarra et ses deux compagnons n’étaient pas les bienvenus dans la maison de monsieur Nounkè Diakité. Les fugitifs devaient prendre une rapide décision à cause du risque qu’ils couraient avec l’agitation de l’épouse de monsieur Nounkè Diakité. Le premier choix de la nouvelle destination fut fait par Dia Sory Diabaté, qui proposa d’aller se réfugier chez un diplomate américain du nom de Simmons Frandley. C’était en fait l’officier des services secrets qui traitait Dia Sory lui-même. La proposition ne fut pas retenue. Finalement, ils décidèrent d’aller chez l’Italien qui était l’entrepreneur constructeur de la maison du colonel dans le quartier “concasseur”, dans la haute banlieue de Conakry. Le domicile de l’Italien était situé à Ratoma, un quartier résidentiel situé dans la commune du même nom.

Ils y arrivèrent lessivés, après plus de 72 heures de stress, d’anxiété, de faim et de manque de sommeil. Naturellement, l’italien les reconnut et leur offrit l’hospitalité dont ils avaient désespérément besoin. Le calme avec lequel l’Italien les accueillit contrastait cependant avec l’émotion que sa compagne guinéenne laissait transpirer. Elle pleurait, certes, avec moins de véhémence que madame Diakité qui les a avait dans sa maison en première. Mais elle pleurait tant et si visiblement que son compagnon l’invita à cesser et à donner plutôt à manger aux “étrangers”. Elle leur servit ce qu’elle avait comme nourriture. Le colonel Diarra Traoré, aux trousses duquel tous les services de sécurité étaient, se régala avec ses deux compagnons.

Après avoir mangé, l’Italien leur suggéra de se reposer et saisit l’occasion pour sortir, prétextant aller chercher plus de nourritures.

Les opérations de l’arrestation du colonel se seraient passées, semble-t-il, sous le commandement personnel et direct du capitaine Faciné Touré qui le nie de manière éhontée aujourd’hui

De sa maison, l’Italien partit voir son partenaire d’affaires du nom de Mamadou Oularé, avec lequel il était associé dans son entreprise de construction. Il lui expliqua la raison de cette visite nocturne, précisant qu’il avait reçu chez lui la visite des fugitifs les plus recherchés de Guinée. Comme il fallait s’y attendre, le sieur Oularé qui conseilla d’aller immédiatement les dénoncer au camp, sans pour autant se proposer lui-même de le faire. L’italien, conscient de la sensibilité politique du sujet et de son statut d’étranger, préféra plutôt aller trouver son ambassadeur pour mieux se protéger, plutôt que d’aller s’exposer au courroux des militaires qui seraient encore sous l’effet de la surexcitation du camp militaire. L’ambassadeur, quant à lui, l’emmena chez une autorité morale et religieuse incontestée, en la personne de l’archevêque de Conakry Monseigneur Robert Sarah.

Comme par hasard, le ministre des Affaires étrangères, le capitaine Faciné Touré, avait dans la journée réuni tous les diplomates pour un briefing sur la situation. Il avait à l’occasion demandé l’aide des diplomates pour la capture du colonel en fuite.

Une fois l’information portée à la connaissance du diplomate italien par son compatriote chez lequel le colonel Diarra et ses compagnons avaient trouvé refuge, il se fit le devoir d’avertir durant la même nuit les autorités guinéennes au travers du ministre des Affaires étrangères.

Le pouvoir, qui n’attendait que cette occasion ne tarda pas à mettre sur pied, un commando qui partit sans attendre pour arrêter le colonel Diarra et ses compagnons au domicile de l’Italien. Les opérations de l’arrestation du colonel se seraient passées, semble-t-il, sous le commandement personnel et direct du capitaine Faciné Touré qui le nie de manière éhontée aujourd’hui. De toute évidence, ces opérations se sont passées sous sa directe supervision. Il reconnait avoir personnellement pris part à l’identification du domicile où Diarra se cachait, mais reste silencieux sur le commando qui a donné l’assaut pour arrêter le colonel et ses compagnons.

Le capitaine Faciné Touré, devenu Général de complaisance par le capitaine Dadis, habitua les Guinéens à s’attribuer le côté héroïque de toutes les actions auxquelles il participa.

Le colonel Diarra Traoré, Ben Salia Kouyaté et Dia Sory Diabaté furent conduits au bloc des 32 escaliers et jetés dans la cellule N°5

Pour la petite histoire, après que le colonel et ses compagnons eurent fini de manger, le besoin de dormir s’imposait à leurs corps et à leurs esprits tant ils avaient fourni d’efforts et résisté pour survivre. La chambre qui leur avait été offerte par leur “hôte” n’avait qu’un seul lit. Ben Salia Kouyaté céda ce lit aux deux plus âgés que lui (Diarra et Dia Sory). Il se coucha alors sur un tapis derrière la porte. C’est dans leur sommeil que le commando les surprit aux environs de deux heures du matin, dans la nuit du 6 au 7 juillet 1985. Le colonel Diarra Traoré, Ben Salia Kouyaté et Dia Sory Diabaté furent conduits au bloc des 32 escaliers et jetés dans la cellule N°5. Entre 4 et 5 heures du matin, je fus extrait du bloc en compagnie des adjudants-chefs Mory Kourouma et Baladji Condé pour des interrogatoires sous les hangars d’entretien des véhicules militaires que la commission utilisait alternativement avec les bureaux mis à sa disposition. Notre interrogatoire fut brusquement arrêté après quelques informations échangées à voix basse entre le commandement militaire et les membres de la commission qui nous interrogeaient.

Des militaires sortis je ne sais d’où commencèrent à faire subir toutes sortes de tortures et d’humiliations au colonel Diarra Traoré et à ses deux compagnons sous l’objectif de la caméra

Quelques minutes plus tard, nous vîmes le colonel Diarra Traoré et ses deux compagnons arriver, tous ligotés et ne portant que leurs dessous, escortés par un impressionnant nombre de militaires armés jusqu’aux dents. Ma conviction était que le chapitre Diarra Traoré venait de prendre fin. Ma pensée se cristallisa sur le fait que si c’était de cette manière que le régime traitait son ancien Premier ministre, notre sort ne pouvait qu’être définitivement scellé. Je venais de me rendre compte aussi que les communiqués pompeusement diffusés par le CMRN lors de la prise du pouvoir ne valaient pas mieux que la valeur des feuilles de papier sur lesquelles ils étaient écrits. C’est-à-dire pas vraiment grand-chose ! J’étais désormais convaincu que le régime Conté venait de s’ériger en système, ce qu’il avait justement reproché au régime précédent, c’est-à-dire les violations graves des droits de l’homme. Il ne faisait plus de doute dans ma tête que la seule alternative qu’on pouvait attendre était la pire. Les prisonniers furent poussés aux épaules et forcés à s’asseoir par terre avec brutalité. Leur souffrance et surtout l’indignité avec laquelle ils étaient traités, m’avaient fait oublier mes propres souffrances, car j’étais comme les autres, en train de subir les tortures de la corde acérée dans la peau.

Nous remarquâmes une agitation un peu plus accentuée et des éléments du BATA autour des hangars où nous étions interrogés. Je crois de prime à bord que cette agitation était due à la personnalité du colonel Diarra Traoré, le prisonnier le plus important sur lequel le pouvoir venait de mettre la main. Mon appréhension n’était pas justifiée, car des véhicules blindés – essentiellement des BRDM – venaient juste de se garer à notre niveau et transportaient les plus hautes personnalités du pays.

Nous apprendrions plus tard que le président colonel Lansana Conté en compagnie d’autres officiels était venu assister en personne au filmage de cette scène de torture de son ancien compagnon d’armes

Aussitôt que ces véhicules furent garés sous bonne escorte, un caméraman sorti d’une jeep avec sa caméra professionnelle sur les épaules. Des militaires sortis je ne sais d’où commencèrent à faire subir toutes sortes de tortures et d’humiliations au colonel Diarra Traoré et à ses deux compagnons sous l’objectif de la caméra. À un moment du filmage, les militaires qui assistaient à la commission, nous poussèrent dans la fosse qui servait à vidanger les véhicules comme pour nous écarter du champ de vision de la caméra. Ils continueront le filmage de la torture du colonel Diarra Traoré sans que nous ayons la possibilité de suivre le reste.

À la honte de la nation guinéenne, nous apprendrions plus tard que le président colonel Lansana Conté en compagnie d’autres officiels était venu assister en personne au filmage de cette scène de torture de son ancien compagnon d’armes et ancien Premier ministre. (…) ».

Mediaguinee

 

2 Commentaires
  1. MANZO CAMUS 1 mois il y a
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    Le récit semble tenir la route à part ces quelques fautes syntaxiques comme “Au vu des fugitifs…” (au lieu de dire à la vue des fugitifs).
    En tout cas ce monsieur (Amadou Damaro) est bien une exceptionnalité dans ce pays où personne ne reconnait quoi que ce soit.
    Lui au moins il a l’honnêteté intellectuelle d’avouer devant Dieu et les hommes son implication dans “le coup Diara”,contrairement à des milliers et des milliers de gens qui préfèrent s’en aller avec la conscience souillée de mensonges.
    Bravo monsieur.

  2. Dr. Camara 1 mois il y a
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    Rien a dire, il faut juste qu’on se pardonne et avance dans le même sens. Nous ne pouvons rectifier toutes les lignes de l’histoire de ce beau pays. Tout le monde, toutes les couches, d’une manière ou d’une autre ont subis des choses… parce qu’ils ont fait des choses qui paraissent moins important que la punition. Pardonnons à nos ainés, biberons âmes et avançons. Puisse Dieu veille sur ce beau pays

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