Des opposants malmenés en Afrique de l’ouest : peut-on dire que la Guinée se porte mieux que ses voisins ?

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Nul n’est prophète en son pays. Cet adage résume bien la situation que nous allons décrire.

L’actualité politique s’accélère dans l’espace CEDEAO. Le dernier pays en date, le Sénégal pour ne pas le citer, a connu hier l’arrestation de l’étoile montante de la politique sénégalaise par ailleurs dernier rempart de l’opposition contre le pouvoir du « très très démocrate » Macky Sall. Désormais l’on est en parfait droit de se demander s’il y a encore une opposition au Sénégal ?

Devant ses fidèles réunis en 2015, le président sénégalais avait dans un discours promis de « réduire l’opposition sénégalaise à sa plus simple expression ». Et ben on dirait que le président sénégalais a tenu parole. Tous les principaux opposants au pays de la teranga ont fait, soit face à des dossiers judiciaires avec des condamnations à la clé, les enlevant toute possibilité de se présenter à des élections, ou soit ont fini par rallier le camp présidentiel ou la mangeoire comme on le diraient si bien à Conakry. L’élimination des opposants politiques à travers l’appareil judiciaire est une pratique très courante dans la vie politique. Ces dernières années bien de pays en Afrique de l’ouest notamment ont y recours à cette pratique sournoise dans le but de s’ouvrir des boulevards vers le palais présidentiel.

Cette justice sélective et arbitraire vient ainsi, opportunément, écarter des candidats qui ont de bonnes chances de remporter les scrutins présidentiels.

En 10 ans en Côte d’Ivoire, il n’y a presque pas eu d’opposition au pouvoir d’Alhassane Ouattara considéré comme le chantre de la démocratie et de la bonne gouvernance par les opposants de Conakry. Arrivé au pouvoir dans des conditions très opaques en 2011 avec à la clé le transfèrement de son principal rival à la CPI, le président ivoirien s’est taillé une opposition sur mesure. Débauchant les uns à coup de privilèges avec l’argent du contribuable, et actionnant la machine judiciaire contre ceux qui refusent de rentrer dans le rang. L’opposition ivoirienne est aujourd’hui réduite à la volonté du prince du plateau. Il fait la pluie et le beau, décide de qui doit rentrer ou pas au pays, ou encore décident des règles en matière de gouvernance électorale. La démocratie à la carte en somme.

Revenons au Sénégal. Ce pays jadis considéré et à juste raison, comme exemple de démocratie plurielle dans une Afrique de l’ouest en proie à la démocrature, cette réputation est aujourd’hui trainée dans la boue par celui que les opposants de Conakry considèrent comme modèle démocratique. Macky Sall comme c’est de lui qu’il s’agit, a d’abord commencé à mettre la presse aux pas. Allergique à toute critique sur sa gestion, plusieurs journalistes sénégalais ont séjourné en prison sous le chef d’accusation d’outrage au chef de l’Etat qu’il est. Il ne s’est pas limité là, il a créé des chaines de télévision et de radio ou a injecté de l’argent dans les grands groupes de presse dans le seul but de contrôler ce que l’on appelle quatrième pouvoir dans une démocratie.

Cependant contrôler la presse est une chose mais éteindre toute opposition s’en est une autre surtout à l’ère des médias sociaux. Alors le « très démocrate » Macky a eu la brillante idée d’instrumentaliser la justice sénégalaise pour mettre définitivement hors circuit ses principaux concurrents : il a d’abord commencé avec le fils du président Wade, Karim. Condamné à 6 ans de prison ferme pour un dossier de corruption, il sera libéré juste après la réélection du prince au travers d’une clémence présidentielle. Quel cynisme !

Khalifa Sall, celui qui était considéré par l’ensemble des observateurs avertis de la politique sénégalaise comme le prochain président sénégalais qui jouissait d’une popularité affolante surtout dans la région de Dakar, a aussi été écarté par la justice. Condamné en 2017 à 5 ans de prison ferme, il sera, comme Karim Wade, gracié par le bon samaritain Macky Sall en 2019 après avoir obtenu son second mandat à la tête du Sénégal.

Le point commun entre ses deux opposants : ils ont vu leur ambition présidentielle réduite à néant grâce au bon vouloir du prince de la Teranga. Alors la situation actuelle du jeune leader du Pastef-Les patriotes Ousmane Sonko ne doit surprendre personne. A l’orée de l’élection présidentielle de 2024 pour laquelle le jeune politique bénéficie de plus en plus de sympathie, pourquoi se priver d’une recette qui marche si bien ?

La même méthode d’utilisation de la justice a des fins politiques a été utilisée au Niger au pays de Mahamadou Issoufou pour écarter la menace Hama Amadou lors de la présidentielle de 2015. Et en raison de sa condamnation, le même Amadou n’a pas pu se présenter aux élections présidentielles de 2020 laissant le chemin balisé au dauphin désigné du président sortant.  Pour nous parler après d’alternance ? Une alternance certes mais sélective. Une alternance qui choisit ceux qui doivent compétir.

Alors, quelle lecture pouvons-nous faire de ces exemples en tant que guinéens ?

Le président Alpha Condé a toujours été diabolisé par les opposants ou même par les médias des pays cités et par les médias occidentaux comme étant le dictateur absolu à l’inverse de ces présidents érigés en modèle de démocratie et de bonne gouvernance. De qui se moque-t-on ?

S’il y a bien une chose qu’o ne peut enlever au président Condé, c’est sa plus grande tolérance vis-à-vis de son opposition. Sa présidence de 2010 à 2020 a été torpillée par des manifestations interminables, limite des mouvements insurrectionnels. Plus de 600 manifestations des plus violentes entre 2011 et 2020 faisant de nombreuses victimes. Aucun opposant n’a été inquiété encore moins condamner pour l’empêcher de se porter candidat à une nouvelle élection.

Alpha condé a toujours été rongé par une peur qui le caractérise jusqu’aujourd’hui : faut-il condamner un opposant en tant que président comme il l’a été à deux reprises en tant qu’opposant ? pour être cohérent avec l’engagement qui a toujours été le sien, il s’est refusé de le faire, même s’il avait mille et une raison de le faire.

La démocratie n’est pas parfaite en Guinée, d’ailleurs elle ne l’est nulle part ailleurs. Cependant on peut affirmer sans exagération aucune que la vie politique est plus libre en Guinée qu’au Sénégal, qu’en Côte d’Ivoire et au Niger. Je ne suis pas entrain de dire que le bilan en termes de droits humains et démocratie est plus rose en Guinée, il y a eu et il y a encore des violations des droits de l’homme sous le président Alpha Condé, que j’invite d’ailleurs d’y remédier comme il s’est engagé à gouverner autrement.

Nonobstant les erreurs voire des fautes du régime Condé, on peut le préférer à bien des régimes cités en exemple. On peut ne pas aimer la personne d’Alpha Condé ou sa gouvernance, mais reconnaissons-le que la Guinée a bien progressé ces dernières années en termes de droits et de libertés individuelles et collectives. La parole s’est libérée, l’éclosion de l’univers médiatique en est l’illustration parfaite.

C’est de dire également que la démocratie ne doit aucun cas se résumer à la seule alternance. La démocratie est pleine. La démocratie, c’est aussi le pluralisme politique, médiatique, la tolérance sur le plan politique et social, le respect des opinions contraires bref c’est accepter la différence dans la diversité.

Alexandre Naïny BERETE, analyste

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