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Tribune

Intégration monétaire dans la CEDEAO : un vrai défi pour nos autorités

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La volonté de se doter d’une monnaie unique CEDEAO ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte en 1975 avec la création de la CEDEAO qui regroupe aujourd’hui 15 pays totalisant 300 millions d’habitants, dont 180 pour le Nigeria.  Pour amorcer le processus, les pays membres ont créés la Chambre de Compensation de l’Afrique de l’Ouest (CCAO) qui, devenu plus tard l’AMAO à la suite de l’échec macabre de cette dernière compte tenu de son manque d’efficacité à faire face à la levée des restrictions en matière de change et des paiements imposés aux transactions intracommunautaires et/ou à l’extrême variabilité des modes de règlement.

Il a fallu attendre 1983 pour voir les chefs d’Etat et de gouvernements de la Communauté entreprendre de nombreuses initiatives en vue de créer une zone monétaire Unique en Afrique de l’Ouest et ceci dans le but de solutionner les problèmes de paiement qui minent la CEDEAO qui résultent de la divergence des Zones Monétaires dans la région dont certaines partagent le Franc CFA hérité de l’Administration coloniale. C’est seulement en juin 1983 lors du 6ème sommet des chefs d’Etat et de gouvernements de la CEDEAO tenu en mai 1983 à Conakry, qu’ils ont réitéré la ferme volonté de la création de la Monnaie Unique de la CEDEAO à Conakry. Dans le même sillage, le 10ème sommet des chefs d’Etat et de gouvernement tenu en juillet 1987 à Abuza a permis la mise place du Programme de Coopération Monétaire de la CEDEAO (PCMC) dont le but était la création d’un système monétaire harmonisé et la mise en place d’Institutions de gestion communes en 2000.

Pour accélérer le programme d’intégration monétaire, les chefs d’Etat et de gouvernements de la Guinée, la Gambie, du Ghana, du Nigéria, du Libéria et de la Sierra Léone ont signé en avril 2000 à Accra une déclaration, en vue de la création d’une seconde zone monétaire à l’intérieur la CEDEAO. A la suite de la tenue d’un mini-sommet en décembre 2001 à Bamako, cette seconde zone monétaire sur laquelle se penchaient les pays nommément cités ci-dessus, a été baptisée la ZMAO. L’Institut Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (IMAO) a été mis en place pour la circonstance avec pour mandat de mener les études nécessaires à la mise en place de la Banque Centrale de l’Afrique de l’Ouest (BCAO). La date initiale de lancement de la ZMAO était prévue en janvier 2003 mais cette date a été reporté en juillet 2005 puis décembre 2009 et enfin, janvier 2015. Cette situation s’explique par l’indisponibilité des Etats membres à remplir, simultanément et de manière durable tous les quatre (4) critères de premier rang (le ratio de déficit budgétaire/PIB hors dons ≤ à 4% l’an, un taux d’inflation stable autour de 5% l’an au maximum, le financement des déficits budgétaires par la Banque centrale ≤ à 10% des recettes fiscales de l’année précédente et enfin les réserves extérieures brutes ≥ à 6 mois de couverture des importations). Sauf erreur de notre part, aucun pays de la ZMAO n’a rempli en même temps un minimum de 2 critères de convergence et cela depuis 2000.

Lors du sommet des chefs d’Etats et de gouvernements qui s’est tenu à Niamey le 24 octobre 2017, une autre tendance s’est dessinée. Désormais, les pays de la CEDEAO ont décidé de revenir sur l’idée de départ et créant ainsi une monnaie unique pour la CEDEAO. Les pays de l’UEMOA étant les plus convergents d’un point de vue macroéconomique, seront les premiers à mettre en place la zone monétaire. Les autres pays entreront dans la zone monétaire au fur et à mesure qu’ils rempliront les critères de convergences. Une telle proposition a été reprise dans le communiqué final lors du sommet des chefs d’Etats du samedi 29 juin 2019, à Abuja, au Nigeria. Durant ce sommet les chefs d’Etat ont adopté définitivement le nom Eco comme monnaie unique CEDEAO (dont l’entrée en vigueur est prévu en 2020) au détriment d’Afri et de Kola qui avaient pourtant la faveur du public. En revanche, le symbole et l’iconographie qui apparaîtront sur les billets ne font pas encore consensus.

Cependant, pour bon nombres d’économistes/activistes, les ténors du Franc CFA veulent simplement élargir leur monnaie aux autres pays non encore membres du l’UEMOA afin d’offrir la destinée de tous ces pays au contrôle des autorités françaises qui jusque-là ont toujours mis tout en œuvre à travers les 4 principes de la zone CFA ( la garantie de la convertibilité illimitée apportée par le trésor français, la fixité des parités ; la libre transférabilité et la centralisation des réserves de change) pour empêcher aux pays de l’UEMOA de connaitre un lendemain meilleur.

A notre humble avis, la réussite de ce projet d’intégration monétaire, dépendra de l’importance que les autorités de la CEDEAO auront accordée à ce que nous appelons les 5 péchés capitaux. Au nombre de ceux-ci nous pouvons citer :

Le respect des critères de convergence :

Le comité ministériel de la CEDEAO indique dans son dernier rapport, qu’aucun pays de la région n’avait rempli en 2018 les critères de convergence (requis pour faire partie de la zone monétaire Eco. S’agissant des pays de l’UEMOA, cette situation est plutôt déplorable car, elle révèle qu’après tant d’années d’intégration monétaire (plus de 70 ans), ces pays sont dans l’incapacité notoire de satisfaire les préalables en vue de la création de la monnaie unique CEDEAO.

La Faiblesse du commerce intra régional

L’analyse de l’étude des données de la Base Régionale Eurotrace de la Commission de la CEDEAO fait ressortir une part très faible dans le commerce intra-CEDEAO qui se situe en moyenne à 12% ou encore 15% dans la Zone CFA après plus de 70 ans d’intégration monétaire contre un minimum de 60% dans la Zone EURO. Cela prouve à suffisance que l’existence du Franc CFA ne se justifie pas économiquement : les inconvénients à partager la même monnaie pour les pays membres pris individuellement sont supérieurs aux avantages à la maintenir. Partant de ce constat, il sera très difficilement de concevoir une union monétaire plus large permettant d’inverser cette tendance.

Les politiques monétaire et budgétaire : 

Une fois dans la zone monétaire, les pays membres ne pourront plus recourir à la politique monétaire et de change pour s’ajuster. Dans les conditions normales, ils n’auront pour option que la dévaluation interne (politiques d’austérité). Jusqu’à preuve de contraire, ce scénario n’est pas prévu dans ce projet Eco. De plus, aucun mécanisme de solidarité budgétaire afin de faire face à des conjonctures différenciées entre les pays membres n’est prévu non plus. Pire, ce projet est conçu dans une optique d’orthodoxie budgétaire (limitation du déficit et de l’endettement publics). Laisser grossir les rangs des chômeurs et des sous-employés et ponctionner les classes moyennes sera le mode d’ajustement en cas de crise.

Une intégration monétaire à l’image celle de l’euro (mauvais exemple) :

En analysant les décisions prises par les pays membres de la CEDEAO, l’on se rend compte que l’Eco est une copie conforme de l’EURO. Et pourtant, l’intégration Européenne, n’est pas du tout un bon exemple au regard des critiques qui ont été lancés à son encontre. S’il y a bien une leçon à retenir de l’Eurozone, c’est qu’une zone monétaire sans fédéralisme budgétaire est vouée à l’échec. Pour aller vers une monnaie unique, il faudrait d’abord mettre en place un gouvernement fédéral sur une base démocratique avec des pouvoirs fiscaux forts. Avoir la gestion monétaire au niveau supranational et laisser la gestion budgétaire au niveau national est une terrible erreur de conception ((Joseph Stiglitz). De plus, Wolfgang Schaüble, l’ex-ministre allemand des finances, a récemment admis que « l’erreur originelle avait été de vouloir créer une monnaie unique sans une politique commune dans les domaines de l’économie, de l’emploi et de la politique sociale ». D’où les crises récurrentes et sévères enregistrées dans la zone Euro au cours de ces dernières années (FMI).   Dans le même sens, Kako Nubukpo estime que le projet Eco risque, tout comme la Zone de Libre-Echange Continentale (ZLEC), d’être un échec macabre parce qu’ils n’auront pas été fondé sur un socle politique fédéraliste.

Le choix du régime de change :

Lors du dernier sommet de la CEDEAO fin juin à Abuja, les chefs d’État membres se sont accordés sur le fait que le régime de change de l’Eco serait flexible vis-à-vis d’un panier de devises. Le président ivoirien Alassane Ouattara est revenu sur cette décision lors du sommet des États de l’UEMOA le 12 juillet 2019. Suivant son analyse, l’Eco devrait avoir un régime de change fixe par rapport à l’Euro. Il estime que le taux de change fixe par rapport l’EURO a fait ses preuves en assurant la stabilité des prix au sein de la zone UEMOA. Les propos d’Alassane Ouattara continuent toujours à faire polémique au sein de la CEDEAO et jusqu’à présent, aucune solution n’a été trouvée.

A la lecture des défis majeurs ci-dessus auxquels, les pays de la sous-région sont confrontés, l’on se rend compte que ce projet d’intégration monétaire est tout sauf un. Nous ne réfutons tout de même pas l’idée selon laquelle la mise en place de l’Eco pourrait renforcer à terme les échanges commerciaux au sein de la CEDEAO (sous réserve que la faiblesse du taux de commerce intra-zone soit remédié). Ce qui occasionnera sans doute la suppression des risques de change mais aussi et surtout les risques de dévaluations compétitives. Une telle situation devra augmenter de la concurrence mais aussi la compétitivité prix de la zone. Des produits et services plus compétitifs permettent davantage de demande et cela amène à davantage de production et donc de croissance économique.

Nonobstant, les prévisions de mise en circulation de l’ECO en 2020, sont obscurantistes, utopiques et prématurées à notre entendement. En effet, dans le processus de création d’une monnaie unique, la création d’une banque centrale communautaire est un préalable pour la coordination de politique monétaire commune. Jusqu’à preuve de contraire, cette banque centrale n’existe pas encore.

Concernant la Guinée, il est important que notre pays, à travers la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), arrive à respecter les engagements pris au niveau de la sous-région ouest-africaine pour espérer rentrer dans cette union monétaire. Toutefois, à notre humble avis ce projet d’intégration monétaire doit être publiquement discuté en vue d’une identification sérieuse des coûts d’opportunité futurs pour la Guinée sans pour autant commettre la même erreur que nos confrères de l’UEMOA et de la CEMAC car, on a quitté le franc français pour l’Euro sans qu’aucun Etat, aucun parlement ne soit prévenu alors qu’en France le passage du Franc Français à l’Euro a fait l’objet d’un grand débat. En s’engageant dans un tel projet, les autorités monétaires renoncent à l’utilisation souveraine de la politique monétaire et de change dans le cadre de la lutte contre les chocs exogènes. De plus, nous ne voyons pas l’avantage que la Guinée pourrait tirer à l’intérieur d’une zone monétaire où le commerce intra-zone est faible. A date, l’essentiel des produits guinéens sont orientés vers la chine pour la bauxite ou encore l’inde pour l’or. Sauf avis contraire, nous avons des raisons de croire que notre chère Guinée ne pourra vendre à nos confrères de la sous-régions que des denrées alimentaires de première nécessité dont la production est pratiquement faible d’ailleurs.

A notre entendement, au lieu de précipiter le pas, les pays de la zone CEDEAO hors CFA devrait tout d’abord, faire en sorte que chaque pays à travers sa banque centrale continue à gérer sa propre monnaie. Ces monnaies seront ensuite liées entre elles par une unité de compte commune qui servirait à régler les échanges entre les différents pays. Les réserves de change seraient en partie gérées de manière solidaire, afin que les monnaies se soutiennent mutuellement.

Mamadou Safayiou DIALLO

Analyste économique

 

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