Interview. Aïcha Bah (Fondation Mo Ibrahim) : ‘’pour la première fois depuis 25 ans, l’Afrique va rentrer en récession’’

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Selon l’indice Mo Ibrahim Foundation, les progrès de gouvernance en Afrique ont ralenti sur fond de propagation de la pandémie de Covid-19. Qu’est-ce qui n’a pas marché concrètement avec la gouvernance en Afrique en 2019 et comment expliquer le classement assez bas de la Guinée ? Nous avons interrogé l’ancienne ministre guinéenne de l’Enseignement pré-universitaire, Hadja Aïcha Bah Diallo du Comité d’attribution du Prix, Mo Ibrahim Foundation…

Mediaguinee : l’édition 2020 de l’Indice Ibrahim sur la gouvernance en Afrique a noté un recul en performance depuis dix ans du continent. Vous dites dans votre communiqué que « les derniers chiffres incitent à la vigilance ». Selon vous qu’est-ce qui n’a pas marché concrètement avec la gouvernance en 2019 ?

Aïcha Bah Diallo : En réalité, ce recul n’apparait qu’en 2019. Depuis 2010, la gouvernance globale s’est améliorée, et 6 africains sur 10 vivent en 2019 dans un pays dont la gouvernance est meilleure qu’en 2010. Mais en 2019, et pour la première fois depuis 2010, le niveau de gouvernance globale sur le continent africain décline. Ce n’est pas considérable, moins 0.2 points (sur 100) en dix ans, mais c’est un signal d’alerte. Ce n’est pas non plus une chute inattendue, mais plutôt l’aboutissement d’une tendance longue. Car depuis quelques années les progrès s’atténuent. Et cette évolution a fini par déboucher, pour la première fois, sur une chute en 2019.  Comment en est-on arrivé là ? Rappelons d’abord que la gouvernance, c’est la capacité d’un gouvernement à délivrer convenablement l’ensemble de biens et services publics auquel tout citoyen est en droit de prétendre. Or d’un côté les progrès réalisés en matière de développement économique et social ont ralenti, tandis que de l’autre les dimensions relatives à la participation, aux libertés et droits fondamentaux, à l’inclusion, ont continué à se détériorer, parfois de plus en vite. Et cette progression boiteuse a fini par conduire à la chute.  

Quels sont les éléments de base qui ont permis la production d’un tel rapport ?

Tel que définie par la Fondation Mo Ibrahim, et évalué par L’Indice Ibrahim de la Gouvernance en Afrique (IIAG), la gouvernance ne se limite pas à la démocratie aux droits humains et à la transparence. Il s’agit de la capacité des gouvernements à délivrer convenablement l’ensemble de biens et services publics auquel tout citoyen est en droit de prétendre. L’IIAG a récemment fait l’objet d’une réforme en profondeur, afin de tenir compte a la fois de l’évolution du paysage de la gouvernance et de l’amélioration des données disponibles depuis le premier Indice publie en 2007. Le nouvel Indice est construit à partir de 237 variables, provenant de 40 sources différentes, et regroupes en 79 indicateurs. 90% des indicateurs qui composent l’Indice sont donc consolidés, ce qui garantit leur robustesse et leur impartialité. Ces indicateurs sont regroupés sous quatre grandes composantes : Sécurité et règle de droit, Participation, droits et inclusion, Développement humain, et Fondement des opportunités économiques.

Vous avez alerté sur les risques de détérioration des performances économiques du continent à cause de la pandémie de Covid-19. Pensez-vous que la courbe peut être inversée avec l’arrivée des vaccins ?

Il est clair que l’impact de la pandémie sur le continent africain sera, est déjà, dévastateur sur les plans économiques et sociaux.  Pour la première fois depuis 25 ans, l’Afrique va rentrer en récession. La chute drastique de la demande externe de matières premières, la mise à l’arrêt du tourisme et de l’hospitalité, les mesures de confinement souvent sévères ont réduit presque à néant les perspectives d’activité, d’emploi, voire de survie pour les plus fragiles. C’est donc au total une grave menace pour les progrès conséquents qui ont été réalisés sur les plans économiques et sociaux. L’arrivée des vaccins est certainement une bonne nouvelle, à condition qu’ils puissent être disponibles, et distribués efficacement et équitablement sur le continent africain. De toute façon, dans le monde globalisé dans lequel nous vivons, une vaccination seulement partielle n’évitera en rien la poursuite de la propagation du virus…Par ailleurs la vaccination seule ne suffira pas a remettre les économies sur leurs rails.

Parlons de la Guinée qui se retrouve au 39è rang du tableau. Il se trouve que le pays a reculé dans les catégories « droits et inclusion » et « sécurité et état de droit » ces dix dernières années et fait du progrès en terme du développement humain. Les manifestations politiques et sociales ont-elles favorisé cette contre-performance ?

En 2019, la Guinée se situe en effet au 39ème rang, donc assez bas dans le tableau du continent, malgré une progression de 1.3 points sur la décennie écoulée. Ce progrès résulte uniquement de la sensible amélioration réalisée en matière de développement humain(+6.7 points) et économique(+6 points), bien que le pays reste à un niveau extrêmement faible : 42eme en termes de développement humain…Par contre, la détérioration est particulièrement forte en matière de Participation, droits et inclusion : une perte de près de 6 points sur dix ans, tirée notamment par la régression particulièrement préoccupante des indicateurs relatifs a l’espace de la société civile, aux droits digitaux, ou aux violences à l’encontre des femmes. La détérioration s’accélère également dans la dimension Sécurité et règle de droit, notamment en ce qui concerne les indicateurs relatifs à l’impartialité du système judiciaire, ou aux procédures de passation des marchés publics.

Par Mamadou Savané

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