Interview. Dr Abdoulaye Kaba : ‘’il n’y a pas aujourd’hui l’Ordre des médecins en Guinée. C’est obsolète’’

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Dans un long entretien qu’il a accordé à Mediaguinee, Dr Kaba Abdoulaye, médecin des hôpitaux et coordinateur national de la Coalition Nationale des Professionnels de la Santé (CONAPROS) est revenu sur les problèmes qui minent le système de santé en Guinée. Du non-respect de la réglementation en termes de tarif à la vulgarisation des textes de lois qui régissent le bon fonctionnement du système en passant par la réglementation du secteur de santé quant à la création des structures de soins en Guinée, Dr Kaba Abdoulaye n’omet rien. Pour lui, l’idée de mise en place de cette structure découle d’une volonté du chef de l’État le 20 juillet 2019 qui s’inscrit dans le cadre de la moralisation du secteur médico-pharmaceutique. 

Il y a beaucoup de problèmes au sein de l’Ordre des médecins. Parce qu’au départ, celui qui devrait assurer la fonction de président de l’ordre, qui est Pr Ibrahima Baldé, a laissé la place au Professeur Hassane Bah qui n’est pas le président élu de l’ordre.

Mediaguinee : Dr Kaba, est-ce que vous pouvez nous parler du problème qui existe au niveau du Conseil national de l’ordre des médecins ? 

Dr Abdoulaye Kaba : Avant d’aborder ce sujet, je pense qu’il faut qu’on cherche à revenir un peu sur la Coalition nationale des professionnels de la santé, ses attributions, son rôle et sa vision par rapport à la profession. Vous devez d’abord vous souvenir que la Coalition nationale des professionnels de la santé, qu’on appelle la CONAPROS, est une association de la société civile qui est née le 20 juillet 2019 sur la demande de Monsieur le président de la République, le Professeur Alpha Condé, qui a donné une attribution aux professionnels de la santé en s’engageant solennellement devant le peuple comme pour dire qu’on doit s’engager dans la moralisation du secteur médico-pharmaceutique de notre pays. Mais cela découle des constats dans notre pays. D’abord, il y a beaucoup de problèmes au niveau du système de santé qui sont en train de détériorer un peu la pratique médicale. C’est ce qu’on appelle couramment les pratiques illicites du système de santé. Parmi ces problèmes, il y a le non-respect de la réglementation en termes de tarif. Non seulement du secteur privé, comme du secteur public. Et parmi ces problèmes aussi, il y a un problème lié à la pratique médicale, qui est lié aux règles d’éthique et de déontologie. Il y a un problème aussi lié à la réglementation du secteur non seulement par rapport à la création des structures de soins. Parmi les structures de soins dans la création, il y a les structures privées. Et donc vous pouvez constater qu’il y a une anarchie totale dans l’installation des cliniques privées dans notre pays. Le gouvernement a fait beaucoup d’efforts en termes d’attributions en kits de césarienne. Le président de la République a fait beaucoup d’efforts dans ce domaine-là. Il a constaté que ces kits de césarienne ne sont pas utilisés à bon escient. Donc, solennellement, lors d’une cérémonie avec les professionnels de la santé, il a été dit de prendre un engagement envers le peuple de Guinée comme pour dire que vous allez vous engager dans la moralisation du secteur médico-pharmaceutique. Donc, l’engagement a été pris. Et après cet engagement, nous nous sommes rapprochés du ministère de la Santé pour chercher à définir un cadre réglementaire pour la mise en application de cette moralisation au niveau du secteur de la Santé. Il a été donné comme attribution au niveau de la CONAPROS de nous impliquer activement dans cette moralisation, non seulement dans la sensibilisation, dans l’orientation des professionnels de la santé sur les règles d’éthique et de déontologie mais aussi dans la contribution qu’on pouvait faire au niveau des professionnels de santé sur ces mêmes questions. Il y a aussi un aspect qu’il faut signaler, c’est la vulgarisation des textes de lois qui régissent le bon fonctionnement du système non seulement auprès des usagers c’est-à-dire auprès de la population mais aussi auprès des professionnels de santé. Et aussi il s’agissait encore d’organiser des enquêtes d’images parce qu’il ne faut pas se tromper, actuellement, dans les centres de santé, il y a beaucoup de pratiques illicites qui se passent.

Nous avons constaté que l’Ordre national des médecins de Guinée, qui est opérationnel sur le terrain, son mandat est expiré ça fait plus de 16 ans. Et l’ordre national des pharmaciens a son mandat, c’est vrai, mais qui est expiré ça fait 2 ans. L’ordre national des odonto-stomatologues aussi a son mandat qui est expiré ça fait au moins 2 ans.

On a voulu au moins donner à la CONAPROS d’organiser les enquêtes d’images dans les services de santé, qu’ils soient publics ou privés. On a dit aussi que la CONAPROS devrait s’occuper de la promotion du dialogue et de la bonne gouvernance à tous les niveaux du système de santé. Voilà un peu globalement ce que nous avons conclu avec le ministère de la Santé. La mission principale de notre coalition, ce n’est pas d’offusquer quelqu’un mais c’est d’alerter, de proposer, de contribuer et d’orienter le ministère de la santé sur les problèmes qui assaillent le système de santé. Vous avez vu que quand on parle de la moralisation, l’un des grands piliers de la moralisation du secteur médico-pharmaceutique c’est bien les ordres socioprofessionnels, parce que ce sont eux qui sont impliqués dans la moralisation du système de santé. C’est pourquoi quand nous avons fait les constats sur le terrain, nous avons compris qu’il fallait nous intéresser un peu à ces ordres socioprofessionnels. Mais nous avons constaté que l’Ordre national des médecins de Guinée, qui est opérationnel sur le terrain, son mandat est expiré ça fait plus de 16 ans. Et l’ordre national des pharmaciens a son mandat, c’est vrai, mais qui est expiré ça fait 2 ans. L’ordre national des odonto-stomatologues aussi a son mandat qui est expiré ça fait au moins 2 ans. Et compte tenu de la pratique médicale, il y a aussi l’ordre national des infirmiers et des sages-femmes qui est opérationnel sur le terrain. Nous avons donc fait une analyse, on a dit que comme les paramédicaux, ce sont les biologistes, il y a aussi beaucoup de dysfonctionnements et de manquements à ce niveau. Donc est-ce qu’il ne serait pas judicieux de mettre sur place un ordre qu’on appelle l’ordre national des biologistes.

Il y a beaucoup de manquements mais aussi actuellement d’après les enquêtes, on a trouvé que c’est Pr Hassane Bah qui est le président et c’est Dr Taïbata qui est le trésorier, tous les autres postes sont vacants

Après constat, nous avons cherché à organiser un point de presse pour orienter non seulement les professionnels de santé, le ministère de la santé mais aussi la population sur ces questions de santé. Et Nous avons dit que pour le moment, au niveau de la coalition, nous allons faire des propositions au ministère de la Santé. Et l’une des propositions phares, c’était de mettre en place un comité de crise qui va s’occuper non seulement du toilettage des textes mais aussi de l’organisation des élections au niveau de ces ordres socioprofessionnels. Au niveau de l’ordre national des médecins, il y a beaucoup de problèmes. Parce qu’au départ, celui qui devrait assurer la fonction de président de l’ordre, qui est Pr Ibrahima Baldé, a laissé la place au Professeur Hassane Bah qui n’est pas le président élu de l’ordre. Et Pr Hassane Bah, avec vigueur et abnégation, a conduit l’ordre national des médecins jusqu’à un certain niveau, mais nous notre vocation, en tant que professionnels de santé, nous ne pouvons pas voir les problèmes de santé évoluer sans au moins agir. Donc si nous avons fait des constats sur le terrain, on s’est rapproché du Professeur Hassane Bah. Avec lui, on a mené même des démarches comme pour dire qu’il est impératif et obligatoire de mettre sur place le conseil national de l’ordre des médecins qui doit être opérationnel sur tout le territoire national. Parce que quand on parle de l’ordre national des médecins, il faudrait que les gens comprennent que c’est depuis les préfectures, les régions, les communes de Conakry et aussi sur le plan national, non seulement le bureau national. Il y a beaucoup de manquements mais aussi actuellement d’après les enquêtes, on a trouvé que c’est Pr Hassane Bah qui est le président et c’est Dr Taïbata qui est le trésorier, tous les autres postes sont vacants. On  ne peut pas continuer à fermer les yeux sur cette situation. Donc au niveau de notre coalition, nous avons cherché non seulement à prendre contact avec les ordres socioprofessionnels pour dire que ce que nous nous voudrions, il faudrait impérativement que ces ordres soient renouvelés.

Notre combat n’est orienté contre personne. Ce n’est même pas un combat, mais c’est une vision de génération.

Le Ministère est dans cette vision, eux-mêmes qui sont actuellement en exercice, ils sont dans cette vision. Je ne sais pas où ça peut bloquer mais ce qui est normal il faudrait que les gens comprennent que nous ne sommes pas dans un débat de personne. Notre combat n’est orienté contre personne. Ce n’est même pas un combat, mais c’est une vision de génération. Aujourd’hui, nous sommes d’une génération où nous voulons que les choses changent, non seulement en termes de réglementation et aussi nous voudrions que les médecins que nous sommes, les infirmiers que nous sommes, globalement les professionnels de santé que nous sommes, que les choses se passent dans de très bonnes conditions pour que notre profession qui est d’abord une profession sacrée ne soit pas désacralisée par la population guinéenne. 

Il n’y a pas aujourd’hui l’Ordre national des médecins. C’est ça la vérité, c’est obsolète. Il n’y a que deux personnes qui sont en train de diriger l’ordre, il y a des postes vacants

Mediaguinee : Vous avez abordé tout à l’heure des manquements au sein du Conseil national de l’ordre des médecins. À quoi faîtes-vous allusion ? 

Dr Abdoulaye Kaba : Je fais allusion aux postes vacants. Aujourd’hui, je vous dis que non seulement les postes sont vacants sur le plan régional, sur le plan préfectoral mais qu’ils le sont aussi sur le plan national. Demandez aux professionnels de santé aujourd’hui où on peut se confier quand par exemple vous avez un problème sur le plan préfectoral, quand vous êtes médecin. Il n’y en a pas. Il n’y a pas d’ordre préfectoral des médecins, il n’y a pas d’ordre régional des médecins. Il n’y a pas aujourd’hui l’Ordre national des médecins. C’est ça la vérité, c’est obsolète. Il n’y a que deux personnes qui sont en train de diriger l’ordre, il y a des postes vacants. Quand on prend l’ancien texte, si on veut aller sur la base d’un nouveau texte, il faudrait mettre un comité de crise sur place, même si ça doit être piloté par le Professeur Hassane Bah, que ce comité là soit chargé de faire un toilettage des textes et que ces gens-là qui sont déjà inscrits à l’ordre national des médecins se voient le droit de voter pour élire un bureau digne de nom et que ce bureau-là soit opérationnel sur tout le territoire national. C’est la vision qu’on a au niveau de la coalition nationale des professionnels de santé. Ce n’est pas une vision qui est orientée contre une personne ou contre une structure mais c’est une vision qui est orientée vers une réglementation du secteur donc globalement une moralisation de notre secteur.

Notre mission est que si ces ordres socioprofessionnels sont opérationnels, au moins on peut réduire à 80% tous ces dysfonctionnements que vous constatez dans les structures de soins

Mediaguinee : Le mandat du bureau actuel a expiré depuis 16 ans. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour exprimer votre mécontentement ?

Dr Abdoulaye Kaba : La question est bienvenue. Je dis que c’est en 2019 que nous avons été investis non seulement par la confiance du président de la République mais aussi par un engagement solennel que nous avons pris devant le peuple de Guinée de nous engager dans la moralisation du secteur médico-pharmaceutique. Et les premiers constats, c’est que dans la moralisation, le pilier de la moralisation c’est les ordres socioprofessionnels. Donc, on a d’abord commencé à prendre contact avec le ministère de la Santé pour dire que ces ordres-là ne sont pas…(il ne termine pas sa phrase, ndlr) ; leur mandat est fini, il faut renouveler. Et c’est de ça qu’il s’agit. Ça c’est une volonté qui est affichée. On ne peut pas quand même reculer devant notre mission. Notre mission est que si ces ordres socioprofessionnels sont opérationnels, au moins on peut réduire à 80% tous ces dysfonctionnements que vous constatez dans les structures de soins. 

Nous ne pouvons pas rester à côté d’une situation qui est en train de gangrener le système.

Mediaguinee : Avez-vous cherché à contacter le président actuel du conseil de l’ordre des médecins ou le vice-président pour en discuter ? 

Dr Abdoulaye Kaba : Je vous dis d’abord que la première démarche a été faite au niveau du ministère de la Santé. Nous avons vu le ministre de la Santé, nous avons vu l’Inspecteur Général de la Santé, nous sommes rentrés en contact avec ces présidents des ordres pour leur dire attention il y a une situation qui est en train de venir et que la nécessité voudrait qu’on cherche à renouveler très rapidement ces instances-là pour qu’elles soient opérationnelles. Parce que nous ne pouvons pas rester à côté d’une situation qui est en train de gangrener le système.

Mediaguinee : Vous avez suivi la sortie récente du Professeur Hassane Bah dans les médias. Dites-nous ce que vous en pensez ? 

Dr Abdoulaye Kaba : Je ne pense que c’est le Professeur Hassane Bah qui ne m’a pas compris ou bien qui n’a pas beaucoup d’informations sur la vision qu’on a par rapport à la chose. C’est ce que je vous ai dit, nous nous ne sommes pas dans un débat de personne. Nous, notre débat aujourd’hui, c’est comment faire en sorte que ces structures-là soient opérationnelles. Les gens sont en train de se faire des imaginations, des illusions. Aujourd’hui, ma volonté en tant que médecin des hôpitaux, en tant que coordinateur national de la Coalition Nationale des Professionnels de la Santé, c’est que les professionnels de la santé comprennent que notre profession est sacrée. Il faudrait qu’on se batte pour que la vision globale de la population soit de notre côté. Il ne faut pas qu’on cherche à faire en sorte que notre profession soit décriée et désacralisée par d’autres. 

Dire qu’on veut se battre pour avoir un candidat au sein même de la coalition, surtout en ma personne, pour le moment il n’a pas été question d’une candidature de qui que ce soit

Mediaguinee : Dites-nous Dr Kaba, est-ce que vous aspirez à être candidat à la prochaine élection du conseil national de l’ordre des médecins ? 

Dr Abdoulaye Kaba : Ce n’est pas mon intention. Je vais vous dire la vérité, la manière dont on a organisé les réunions, la manière dont on a pris position, jamais, il n’a été question pour nous à la coalition nationale des professionnels de santé que moi je dirige, de porter la mandature au niveau de la coalition. Notre vision, on l’a dit à plusieurs reprises, c’est comment faire en sorte que cette coalition parvienne à rendre opérationnels ces ordres socioprofessionnels. Mais pour dire qu’on veut se battre pour avoir un candidat au sein même de la coalition, surtout en ma personne, pour le moment il n’a pas été question d’une candidature de qui que ce soit. 

Mediaguinee : Mais au cas où la réponse serait oui demain, que pourriez-vous apporter à l’ordre national des médecins cas si vous seriez élu ? 

Dr Abdoulaye Kaba : Je pense que pour le moment je me réserve le droit de répondre à cette question. Mais moi à mon humble avis, la coalition nationale des professionnels de santé qui est une structure de la société civile, qui veut aujourd’hui révolutionner le secteur, qui  veut aujourd’hui changer les comportements, je vous assure que notre mission n’est pas orientée contre une personne mais elle est orientée pour le bien-être de la population.

Si notre génération accepte de se battre non pas pour une ethnie mais pour une cause nous allons gagner notre pari

Mediaguinee : Ce sera tout pour l’interview, à moins que vous ayez quelques précisions à apporter ?

Dr Abdoulaye Kaba : La précision que je peux donner aux professionnels de santé globalement, c’est de comprendre qu’il y a une génération qui se lève. Cette génération, c’est notre génération, c’est la génération du futur. Le président de la République, le Professeur Alpha Condé, a toujours dit que sa génération, la génération Alpha Condé c’est une génération de problèmes. Et nous nous sommes inscrits dans cette dynamique, nous voulons nous battre pour que les choses changent, pour que les comportements et les réglementations qui sont en vigueur soient appliquées à la lettre. Je vous assure que si notre génération accepte de se battre non pas pour une ethnie mais pour une cause nous allons gagner notre pari et c’est la vision du président de la République. Je vous remercie. 

Maciré Camara

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