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Introduction de l’anglais dans les programmes d’enseignement primaire en Guinée : les objections pédagolinguistiques du chercheur Nafadji Sory Condé 

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Le Ministère de l’Education Nationale et de l’Alphabétisation, a annoncé l’introduction de l’enseignement de la langue anglaise dans le cursus scolaire dès l’école primaire. Le chercheur Nafadji Sory Condé, spécialiste de l’éducation bilingue et membre du groupe de travail pour l’élaboration des matériels éducatifs dans les langues africaines, s’exprime à travers cette tribune.

La qualification du système d’enseignement d’un pays est la garantie d’un avenir radieux. L’éducation nationale a le devoir de former une jeunesse enracinée, outillée et ouverte aux technologies nouvelles et aux langues étrangères.

L’annonce par le gouvernement guinéen de l’introduction de l’anglais dans les programmes des écoles élémentaires du pays, aurait été salutaire par l’importance de l’acquisition de cette langue internationale par les futures générations, n’eût été le manque de vision globale et de politique linguistique clairement défini en Guinée.

1-Quels sont les arguments des partisans de l’anglais ? 

Les partisans de la langue anglaise dans le système éducatif guinéen vantent le mérite de cette langue très prépondérante dans les formations scientifiques, professionnelles, techniques et technologiques, ainsi que dans les relations internationales. Comme cerise sur le gâteau, le miracle rwandais est souvent cité en exemple dans la mesure où ce pays africain a pu transiter du français à l’anglais. L’avancée des systèmes éducatifs des pays anglophones d’Afrique par rapport à ceux francophones plaiderait aussi en faveur de la langue de Shakespeare.

2- Qu’en est-il de la réalité linguistique dans les systèmes pédagogiques et scolaires des nations avancées ? 

Loin de l’image idyllique des langues étrangères de nos pays subsahariens francophones, la règle générale est que les enfants de toutes les nations avancées ou émergentes débutent la scolarité dans leurs langues maternelles ou nationales. Des exemples en font foi dans le monde: des enfants israéliens débutent leur scolarité en hébreu avant d’apprendre l’anglais plus tard ; les enfants des pays du monde arabe font leur scolarité de base en arabe ; les écoles primaires indiennes utilisent 18 langues à travers le pays selon la langue maternelle de l’enfant alors que le Hindi et l’anglais sont introduits plus tard selon les zones géographiques ; l’enseignement de base en Chine se fait en mandarin, langue maternelle de 80% des chinois tandis que l’anglais est introduit tardivement ; L’enseignement de base en Éthiopie se fait en amharique, en oromo. Les langues étrangères viennent plus tard dans le système.

Dans les pays anglophones d’Afrique, des langues maternelles sont aussi enseignées dans l’enseignement primaire : le Haoussa, Yorouba et l’ibgo au Nigéria ; le swahili en Tanzanie, l’ashanti et l’akan au Ghana pour ne citer que ceux-ci.

3-quels liens entre langues maternelles et Développement ? 

Pourquoi les enfants des pays les plus avancés au monde ne font l’éducation que dans leurs langues maternelles ? C’est pédagogiquement très simple à répondre à cette interrogation. Lorsque la langue utilisée à l’école n’est pas la première langue parlée par les enfants, le risque de déscolarisation ou d’échec dans les petites classes est très élevé. Des études ont montré que l’on obtient de meilleurs résultats au primaire lorsque la langue d’enseignement est la langue maternelle des apprenants. Or, malgré les preuves croissantes en ce sens, la marginalisation des langues maternelles ou nationales continue dans le système éducatif guinéen. Un enfant qui maîtrise les connaissances instrumentales (lecture, écriture et calcul) dans sa première langue peut facilement transférer ces compétences vers une, deux ou trois autres langues étrangères. La valorisation de la langue maternelle de l’enfant dans son premier environnement scolaire immédiat favorise le développement intellectuel et la personnalité psychique du futur adulte. Donc, si la création et l’innovation sont le fait des iraniens, des indiens, des chinois pour éviter de citer l’occident, l’enseignement primaire en langue du terroir a été décisif.

4- Quel conseil pour le gouvernement guinéen ? 

L’introduction de l’anglais dans les programmes d’enseignement primaire en Guinée, dans le contexte actuel, est un saut dans l’inconnu. C’est une décision symbolique mais superficielle. Les langues étrangères ne doivent pas remplacer les langues nationales au début de la scolarité des enfants. C’est ce que les autorités de l’éducation doivent comprendre. Le Rwanda, cité en exemple ci haut, a le kinyarwandais, langue nationale du pays comme langue d’enseignement de base au primaire. L’anglais et le français sont enseignés en complément. Pour des besoins d’intégration avec les voisins, le swahili aussi est adopté comme la 3ème langue officielle du pays après le kinyarwandais et l’anglais.

La priorité des autorités éducatives guinéennes devrait être la réintroduction des langues nationales au primaire, et à travers une politique d’aménagement linguistique scolaire, planifier l’enseignement du français ou de l’anglais en complément. Mais Il faut rendre obligatoire au moins l’enseignement des langues nationales pour les enfants de 5 à 10, c’est à dire du préscolaire à la 3ème année du primaire.

Aujourd’hui, à part l’expérience guinéenne de la première république qui a enregistré des hauts et des bas, d’énormes progrès ont été enregistrés dans la documentation sur les langues guinéennes. Le Ministère de l’Education Nationale et de l’Alphabétisation a beaucoup plus intérêt de mettre en œuvre les recommandations de l’UNESCO, de l’UNICEF et des professionnels du secteur des langues nationales, que d’introduire l’anglais sans au préalable une politique d’aménagement linguistique global pour le pays à un moment où les langues chinoise et allemande progressent aussi. Oui pour les langues étrangères dans notre système d’enseignement, mais les langues nationales d’abord.

Nafadji Sory CONDE, Sociologue spécialisé en bilinguisme scolaire et membre du groupe de travail pour l’élaboration des matériels éducatifs dans les langues africaines.

E-mail : nafadji@yahoo.fr

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