Kabiné Komara : « la communauté internationale est fatiguée, désespérée des Guinéens »

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Présentement hors de la Guinée, l’ancien Premier ministre guinéen, Kabiné Komara a accordé un entretien à la télévision française France24 dans lequel il s’est prononcé sur les transitions malienne et guinéenne. Lisez !  

Je ne n’envisage pas d’être candidat. Et chaque fois qu’on me pose cette question, ça me fait sourire. Parce que je ne botte pas en touche mais je me dis qu’on peut servir son pays sans être président de la République.

France24 : Pensez-vous que cette nouvelle échéance fixée par Bamako va-t-elle rassurer la CEDEAO qui tient son sommet dans trois jours ?

Kabiné Komara : Je crois que le cas malien est atypique. C’est un pays il faut le savoir est dans ce tournant depuis un certain temps. Depuis des élections législatives extrêmement contestées au moment du président IBK, auquel on n’a pas su réagir à temps, qui ont conduit à beaucoup de contestations. Il y a un premier coup d’Etat et un deuxième. Et les sanctions prises par la CEDEAO contre le Mali ne font pas mal seulement qu’au Mali, mais elles font mal aussi aux pays de la CEDEAO. Donc il est vraiment temps que les pays membres de la CEDEAO et le Mali regardent cette fois-ci leurs dernières propositions pour que ce pays puisse sortir de sa situation actuelle. Un pays difficile, 7 mille kilomètres de frontières pour cet Etat, 1 million 400 mille kilomètres carrés, 6 fois le Sénégal… Vous voyez que c’est un pays qui n’a pas beaucoup de moyens et qui doit faire face à de grands problèmes sécuritaires. Il est essentiel que si ceci est pris en compte, avec l’ensemble des facteurs qu’on connait maintenant, que les sanctions puissent être levées et que le Mali puisse retrouver un nouvel essor.

Vous avez l’espoir que cette échéance fixée par Bamako rassure la CEDEAO ?

Ce que je sais, c’est que la CEDEAO elle-même est à la recherche d’une solution de sortie de crise. Je ne vois pas pourquoi il n’aurait pas une certaine mansuétude pour que cette fois-ci soit le bon départ, parce que les maliens aussi ont fourni beaucoup d’efforts.

La gestion de la transition dans votre pays, la Guinée est très contestée par les principaux partis politiques et la société civile. Ils menacent d’ailleurs de descendre dans la rue. Partagez-vous leurs inquiétudes ? Et que pensez-vous de la gestion de cette transition en tant qu’ancien Premier ministre ?

J’ai déjà moi-même eu l’occasion de gérer une première transition en 2009. Donc les transitions ne sont pas faciles. Mais quand vous replacez dans le conteste global en Afrique de l’Ouest, la Guinée vient après maintenant deux coups d’Etat. Il y en a eu 96 coups d’Etat sur tout le contient depuis nos indépendances dont 50 en Afrique de l’Ouest. C’est vraiment trop. Mais les causes des coups d’Etat sont connues. C’est la mauvaise gouvernance, c’est le fait qu’il y a eu des élections mal effectuées, c’est le fait que la gestion publique a été autocratique. Donc, ça abouti à des coups d’Etat. Et ceux qui arrivent au pouvoir disent qu’ils doivent faire rédemption et qu’ils doivent faire à ce que le pays soit remis sur les rails. Ceux qui sont dans la lutte politique depuis un temps se disent que c’est l’occasion pour eux maintenant d’accélérer les choses pour accéder au pouvoir. Comment concilier ces deux positions ? Je crois qu’il est essentiel que les Guinéens aient raison gardée. La communauté internationale est fatiguée de nous, elle s’est tellement désespérée de nous, il faut que nous ayons ce nouveau départ et que ça soit le dernier pour qu’il n’y ait pas une autre transition. Pour cela, il faut que chacun mette le pied au-dessus de tout.

Donc pour vous les principaux partis politiques et la société doivent patienter ?

Non. Ce que je veux dire, c’est que j’ai été déjà assez satisfait qu’il y a quelques jours, tout le monde ait répondu à l’appel du Premier ministre. Ensuite, les uns et les autres posent beaucoup de conditions. Mais je rappelle à chacun et à tous cette phrase d’Amadou Hampathè Bâ : « il y a votre vérité, il y a ma vérité, il y a la vérité entre nous deux. » Donc il faut faire preuve de flexibilité pour arriver à une entente.

Que pensez-vous du dialogue entamé justement par le Premier ministre de la transition ?

Alors, je crois que comme vous le savez, c’est rare qu’un dialogue démarre entièrement sur une entente et qu’on continue directement comme si tout est huilé. Il y a des accrocs mais je crois que la bonne foi cette fois-ci doit pouvoir prévaloir. Chacun doit avoir à l’idée qu’il faut sauver la Guinée. Sauver la Guinée suppose que vous mettez un peu de côté vos égaux. Que ce soit le pouvoir, les partis politiques ou la société civile, je crois et les populations guinéennes ont vraiment besoin qu’il y est une certaine accalmie, qu’il n’y ait pas d’émoi, que des invectives cessent et qu’on puisse vraiment s’entendre pour aller aux élections.

Vous avez soutenu la prise de pouvoir de ces militaires le 5 septembre dernier et selon certaines informations, vous êtes un médiateur entre le pouvoir de Conakry et la CEDEAO. Qu’en est-il aujourd’hui de votre rôle ?

Je n’ai jamais été médiateur entre la CEDEAO et le gouvernement guinéen. Ce que j’ai essayé de faire, c’est d’abord rappeler à la CEDEAO qu’elle-même a failli à un moment donné. Vous savez que le protocole additionnel sur la bonne gouvernance de la CEDEAO proposait ou indiquait qu’il n’y ait pas de changement de constitution ou de gouvernement moins de six mois avant les élections. Donc ça a été botté en touche en Guinée parce que le président Alpha Condé a modifié les choses quelques mois avant, la CEDEAO ne pouvait pas sanctionner la Guinée. Ce que je demande, c’est que la CEDEAO revoit ce protocole pour qu’il soit définitivement indiqué que les changements anticonstitutionnels ne sont pas autorisés et que les deux mandats doivent être de règle partout. Fort heureusement dans l’ensemble des 15 pays membres de la CEDEAO, c’est la règle. Il n’y  a que la Gambie dont la constitution est en préparation, qui n’a pas encore adopté mais je crois que même là, ils vont l’adopter. Les deux pays que sont la Guinée et le Mali, je ne vois pas leurs constitutions ne pas prévoir ceci. Donc j’appelle la CEDEAO à se remettre en cause, que les populations ne soient pas étonnés que des sanctions tombent pendant qu’au moment où les sanctions doivent être prises contre les gouvernements indélicats, que celles-ci ne soient pas prises.

Certains acteurs politiques guinéens pensent que vous êtes le candidat des militaires. Est-ce que vous serez candidat à la prochaine élection présidentielle en Guinée ?

Ça me fait toujours sourire parce que moi je me suis toujours inscrit dans le sens d’aider mon pays sans aucun calcul. Quand je suis arrivé pour faire la transition en 2009, je n’avais ni budget ni salaire. J’ai même vendu l’une de mes propriétés pour faire fonctionner la Primature. Et à la fin de la transition, j’ai demandé à être audité. Et j’ai dit que je pouvais retourne encore dans ma banque pour continuer mes fonctions. Finalement, j’ai décidé de démissionner de tout et j’ai exigé qu’on m’audite. Je suis dans la même posture aujourd’hui. Je n’accepterai jamais de voir mon pays aller en lambeau sans intervenir. Aussi bien au niveau des partis politiques, du gouvernement, de la société civile et tout le monde le connait, je n’attends rien contrepartie.

Est-ce que vous comptez quand même à être candidat ?

Je ne l’envisage pas. Et chaque fois qu’on me pose cette question, ça me fait sourire. Parce que je ne botte pas en touche mais je me dis qu’on peut servir son pays sans être président de la République.

Décryptage: Youssouf Keita

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