La présence militaire chinoise en Afrique [2è partie] (Par Youssouf Sylla)

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A regarder de près l’intérêt croissant de la Chine pour les enjeux sécuritaires du continent africain, on est tout de suite tenté de se demander qu’elles en sont les principales raisons ? Premièrement, on peut citer la protection des investissements chinois en Afrique à travers notamment son méga projet « une ceinture, une route » qui met le développement des infrastructures et du commerce en Afrique au centre de ses ambitions. Deuxièmement, compte tenu de la forte demande des industries chinoises en matières premières (bauxite, fer, etc.), il y a le souci de préservation et de sécurisation de ses principales sources d’approvisionnement. Troisièmement, on peut citer la protection des citoyens chinois de plus en plus nombreux en Afrique. Quatrièmement enfin, il y a la volonté géopolitique de la Chine d’étendre durablement son ère d’influence en Afrique, compte tenu de ses relations historiques avec cette partie du monde, sans oublier son ambition de s’affirmer face à l’occident (les Etats Unis d’Amérique et les autres anciennes puissances coloniales, la France et le Royaume uni en particulier), comme une puissance mondiale, incontournable en Afrique. Au fur et à mesure que la Chine s’affirme comme une puissance mondiale, elle tend à prendre de manière progressive et significative, sa place dans les enjeux sécuritaires du continent africain. Différents évènements marquent cette posture:

Il y a la tenue, du 26 juin au 10 juillet 2018, du premier Forum Chine-Afrique sur la défense et la sécurité à Beijing. Ce sommet a permis aux responsables politiques et militaires des deux parties d’approfondir les discussions sur les contours de la coopération militaire entre la Chine et l’Afrique. Ce forum a été l’occasion pour les responsables militaires africains et chinois de discuter des sujets aussi importants que la sécurité régionale et le terrorisme. Il a aussi permis à l’Armée Populaire de Libération (APL) chinoise de montrer ses installations et son matériel militaire aux africains.

Sur un plan plus opérationnel, il est possible d’évoquer l’installation en 2017 par la Chine d’une importante base militaire à Djibouti, la première à l’étranger, et son implication active dans le cadre de l’Organisation des nations unies, dans certaines opérations de maintien de la paix en Afrique. Avec sa base militaire dans ce petit pays qui abrite aussi d’autres installations militaires, comme celles de la France et des Etats unis, la Chine affiche clairement sa volonté de défendre durablement ses intérêts en Afrique. La présence militaire chinoise dans cette ancienne colonie française inquiète la France, qui au terme d’un accord de défense avec le Djibouti, est chargée de garantir l’indépendance et l’intégrité territoriale de Djibouti depuis son accession à l’indépendance en 1977.

Dans le cadre multilatéral, la Chine s’est déjà positionnée pour jouer un important rôle dans les opérations de maintien de la paix en Afrique. Dans son discours du 28 septembre 2015 au Sommet des nations unies sur les opérations de maintien de la paix, le président chinois Xi Jinping a souligné que « C’est en Afrique que se trouve principalement la demande en opérations de maintien de la paix. Sur le long terme, la communauté internationale et les Nations Unies doivent appuyer les efforts des pays africains visant à se doter de meilleures capacités de maintien de la paix et de la stabilité et à régler les problèmes africains par des solutions africaines».

Ce discours trouve son ancrage dans « La Politique de la Chine à l’égard de l’Afrique », publiée en décembre 2015 par le gouvernement chinois. Dans son chapitre VI consacré à la promotion et à la paix en Afrique, le gouvernement chinois s’engage au travers de cette politique, à soutenir les pays africains dans la résolution de leurs propres problèmes sans ingérence aucune. Aussi, à approfondir la coopération militaire à travers notamment les entrainements conjoints, la formation et le renforcement des capacités du maintien de la stabilité. Sans oublier le soutien du continent face aux menaces non conventionnelles à la sécurité à travers l’intensification des échanges d’informations, la lutte contre le terrorisme et la piraterie, en particulier dans le golfe d’Aden et au large de la somalie. La Chine s’engage également à coopérer pleinement avec l’Union africaine pour la sauvegarde de la sécurité continentale.

La volonté chinoise d’avoir une présence militaire durable et stratégique en Afrique se manifeste à plusieurs égards. Selon les statistiques onusiennes, la Chine est devenue sur le plan financier, le deuxième gros contributeur (15.21%) aux opérations de maintien de la paix de l’Onu dans le monde après les Etats Unis (27.89%). La France venant en sixième position (5.61%), après le Japon (8.56 %), l’Allemagne (6.09%) et le Royaume-Uni (5.79%).

Sur le terrain, un important contingent chinois est présent au Mali à travers la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Créée en 2013, cette mission a pour but de soutenir les efforts pour la stabilisation de ce pays en proie à une crise politique grave. Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans l’espace sahélo sahélien, la Chine apporte également son soutien financier au G5 Sahel en versant l’équivalent de 45 millions de dollars à cette organisation. Sur la lutte contre le terrorisme dans cette zone, Paris et Pékin ont certainement des intérêts convergents. Même si la Chine et la France peuvent tirer des bénéfices communs de la lutte contre le terrorisme en Afrique, il n’en demeure pas moins que sur ce continent, les deux se positionnement en puissances rivales. L’engagement économique, politique et militaire de l’empire du milieu dans le continent africain d’une part, et d’autre part, la posture d’ancienne puissance coloniale qui a son mot à dire, jalousement entretenue par la France, n’augurent certainement pas d’une concordance de vue entre les deux sur tous les dossiers africains, comme c’est déjà le cas.

Face à ces deux grandes puissances qui ont chacune un agenda propre sur le continent, il y a une Afrique morcelée, prochinoise, profrançaise prorusse et demain, probablement proturque, qui ne parle pas d’une seule voix en matière de sa propre sécurité. Il va donc falloir que les Etats africains élargissent et approfondissent leur collaboration pour renforcer leurs propres capacités en matière de sécurisation et de pacification de leur continent, mais aussi et surtout en matière de définition d’une doctrine partagée sur le plan sécuritaire. Ce qui est reste un immense défi à relever.

Youssouf SYLLA

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