La réconciliation nationale ou la défaite extériorisée (Par Ibrahima Sanoh)

Les bonnes volontés, intentions ne suffisent pas. Elles doivent être suivies d’actions concrètes, réfléchies. Chaque bonne intention émise par la puissance publique guinéenne  s’est accompagnée d’un espoir et chaque espoir déçu a donné lieu à des frustrations. L’accumulation des rendez-vous manqués, des frustrations a enfanté  l’indifférence.

Notre pays est l’un des champions des bonnes intentions .Il est aussi celui dans lequel les incohérences inter-temporelles abondent. C’est le pays où les maux se sont accumulés depuis des décennies, mais où le choix des formules faciles est plus marqué. Ici, on préfère des formules magiques, réductrices, caricaturales, simplistes. Ces formules conçues avec des légèretés, l’ignorance ou  mépris des réalités, sont considérées être des panacées. A chaque fois qu’un problème brûlant se manifeste ou refait surface, on préfère nier les évidences pour se donner un faux-semblant de cohérence et de solution pour  son dénouement.

Parlant de réconciliation nationale, pourquoi le Guinéen se  refuse à reconnaître son passé ?  Pourquoi, appelle-t-il   à faire passer le voile pudique sur ce dernier ? L’a-t-il lu et accepté ?  S’est-il assumé ? De négations en négations, au gré   de nos choix   de la facilité, nous avions formulé avec un cynisme sans précédent la démentielle  équation selon laquelle « la Guinée est une famille ». Cette formule, réductrice de la question d’unité nationale, des questions mémorielles, prétendant les résoudre, est  une équation  qui dévoile au mieux  notre cinglante incohérence, nos contradictions nationales. Aujourd’hui, les Guinéens sont arrivés  jusqu’à se nier. Certains clament sur tous les toits ne pas appartenir à une ethnie, ils se réduisent au simple fait d’être guinéen. Ils appellent, sans jamais comprendre leur cynisme, les autres à en faire autant .Pour eux, les questions aussi dures et complexes de l’unité nationale et de réconciliation ne pourront se résoudre qu’en se niant et en niant les autres.  Mais oublie-t-il que se nier est une folie et que nier l’autre un affront et une intolérance ?  Les Guinéens deviennent intolérants, ils refusent la valorisation de la différence, son acceptation. L’altérité est, aux yeux de nombre de Guinéens, une piètre idée.

A-t-on besoin  d’être une famille,  en Guinée,  pour régler   nos problèmes du passé, présent ? Est-il besoin de se nier pour se faire accepter ou se travestir citoyen d’une famille qui n’est que tissu de mensonges ? Nous n’avons pas besoin de la famille guinéenne célébrée par la cérémonie du langage, ni de nier et faire fondre les identités ethniques dans un creuset aussi faux que chimérique  pour résoudre nos problèmes. Ces formules aussi simplistes que désespérées ne sont guère des panacées, mais sont problèmes en elles-mêmes, car nihilistes.   Nous avons besoin d’autre chose, de nous assumer, d’assumer ce que nous sommes, d’assumer notre passé, de se réconcilier avec nous et entre nous.   Autrement, nous avons besoin de vérités, de justice, de  réparations, de réformes à la fois conjoncturelles et structurelles. Nous avons aussi besoin de mémoire.

Certains Guinéens, se sont mués dans les nihilistes du temps . Mus par un désespoir de cause, ils disent que la Guinée n’a pas besoin de réconciliation. Ils disent que la Guinée n’est pas le Libéria, la Sierra Léone, etc., qui ont   connu des guerres civiles  et qu’elle n’est pas le Rwanda qui a connu un génocide. Pour eux, la Guinée n’en a pas besoin, d’une réconciliation. Mépris du passé ou son ignorance ?  Je comprends, sans cesser de lutter contre eux, les partisans de ce désespoir. Ils ont les yeux ouverts à la vie, mais ne voient rien.  Certains d’eux ne se posent pas  de questions. Pour eux, le passé ne peut avoir aucun lien avec le présent. Mais quand le passé n’a été qu’incohérences, douleurs, frustrations  comment ne pourrait-il pas affecter le présent, surtout quand ce passé est occulté à dessein ?

Nos rendez- vous manqués se multiplient, les Guinéens ont subi tous les modes de destruction d’espoir. Rien ne les dit plus rien. Ils n’attendent majoritairement rien de leur Etat, ils sont désabusés. Ils le disent, tristement à qui veut l’entendre : «  Nous avons tout connu en  Guinée. Nous avons connu  toutes les souffrances. Rien ne nous dit plus rien, rien du tout.  Tout est du déjà-vu. »  Bien que la situation actuelle soit peu reluisante, certains relativisent en disant : «  A la différence d’il y  a quelques années, nombre de choses ont changé. »  Ces déclarations attristantes, révèlent avec clarté, l’état d’esprit du guinéen.  Celui-là embrigadé hier, puis libéré du cachot, ensuite  promu au meilleur et désabusé.  Elles montrent, ces déclarations, pourquoi le Guinéen s’est désintéressé de l’intérêt collectif.

Mais que voulez-vous ?   Quand le ponte de l’Etat  volait , il n’était pas puni , il devenait la star , le seul béni de sa communauté , de sa famille . Au gré de ses agissements, il gravitait tous les échelons de l’administration. Certains d’eux, malgré, leurs crimes furent ministres et entretenus par l’Etat .  Quand les soudards ont violé en plein jour à Conakry , ils n’ont jamais été inquiétés   et depuis , nombre d’entre eux ont connu des promotions et recyclages . Quand celui-là qui  clamait être le Mandela guinéen a mis en place une Commission Provisoire de Réconciliation Nationale , bancale et inappropriée , l’espoir du Guinéen  affamé de réconciliation a pris un coup de plus . Le Guinéen , le même trahi aujourd’hui , hier , avant-hier  est devenu un dindon de la farce  . Il ne se  préoccupe plus de rien et car ne croit plus en la bonne foi de ses dirigeants. La confiance verticale entre l’Etat et ses citoyens s’est détériorée et   les Guinéens déçus, se montrent vaincus. Ils ne voient aucun intérêt à lutter pour l’intérêt collectif, d’ailleurs ne croient pas en ce dernier.

Les consultations  nationales ont été déception et une trahison supplémentaire.  Elles n’ont pas été l’occasion d’impliquer le peuple dans un processus qui en exigeait. L’exclusion  a continué  et les frustrations s’en suivent. Le peuple de Guinée, victime des trahisons récurrentes, en a subie une de trop. Aujourd’hui, il n’attend pas grand-chose de la réconciliation nationale. Celle-là est viciée, ses substrats sont pervertis. Cette trahison est plus que marquée et les Guinéens se désintéressent de la question alors que la demande intérieure de réconciliation, avant la farce orchestrée par la CPRN, était grande et persistante.

L’impuissance acquise se manifeste à travers nos discours, devenus celui du désespoir : « Un jour un autre président, plus bon, plus soucieux du bien-être des Guinéens viendra au pouvoir.  Il réconciliera les Guinéens . Avec Alpha Condé, il ne faut plus rien attendre, rien du tout. Il est versatile. »  De surcroît, aujourd’hui, tous, tous, appelons à la réconciliation nationale, mais nulle n’ose critiquer notre optimisme sans action, notre simplification  à outrance des irréductibles.  A bien des égards, la question de réconciliation nous ôte notre foi, espérance et courage.  Et voilà que nous chérissons les formules creuses  et les idées simplistes d’un  amour fort.

Par les incantations, en supposant posséder tous les atouts pour répondre à nos questions, nous avons été maintes fois dans l’erreur et pis encore, nous feignons de réaliser les méfaits de nos erreurs.  L’erreur de perception  nous a  conduits à celle de réflexion, puis à celle de conception et à celle de proposition. Ces itérations d’erreurs nous ont conduits à celle de décision et d’action.  Les itérations d’erreurs doivent prendre fin.  C’est pour cela que les Guinéens  doivent se réveiller de mutisme, sortir de l’inertie. Ils doivent, bien qu’ils aient  été exclus à dessein, s’approprier la question de réconciliation. La défense des valeurs de la République l’oblige .Je  comprends qu’assez n’ont pas foi et confiance en la République et que  ses valeurs manquent d’observation.   La solidarité intergénérationnelle oblige à ce que nous, tous, nous approprions et fassions des questions de réconciliation les nôtres.  Le péché originel ne sera absolu qu’à ce prix.  Nul dieu ne viendra défendre nos valeurs et convictions à notre place, si ce n’est nous. Les milliards de prières, récitées je ne sais par qui,  ne changeront rien à cela. La réconciliation nationale, la nôtre, la vraie, exige des méthodes et stratégies. Aujourd’hui, nous en manquons. L’indifférence et l’inaction voilà le vœu de ceux qui trahissent nos désidérata et les détourne de nos objectifs. Ne rien faire, c’est laisser faire. S’opposer à une idée et une série d’actions, ce n’est pas se taire. S’opposer, c’est oser le dire. S’opposer à une action, c’est empêcher qu’elle se réalise .Du sentiment d’impuissance, de la défaite intériorisée et extériorisée à travers des formules de désespoir,   doit naître  en nous ici et là celui de la possibilité et de capacité !  Nous pouvons, bien infléchir le cours de choses, réussir notre réconciliation. Cela exige de barrer la route à cellee factice, puis de militer pacifiquement et intellectuellement pour celle vraie .

Par Ibrahima SANOH,

économiste, essayiste

Conakry

 

 

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