Les Sciences Sociales dans la riposte contre covid-19 en Guinée (Par Pr Moustapha Keïta-Diop)

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« Si le corps humain est infecté par un virus dangereux, c’est tout le corps social qui sera affecté et bouleversé ». MKD

Faut-il rappeler encore et sans cesse que les sciences sociales jouent un rôle déterminant dans la prévention et la lutte contre les épidémies. Souvent négligées, elles tentent pourtant de comprendre et de décrire les représentations, attitudes et pratiques sociales propres à chaque société face à la maladie. Les socio-anthropologues, en particulier, aident souvent les autorités du pays à pouvoir adapter les dispositifs de riposte contre les épidémies en fonction du contexte local. A noter ici -ce qu’on n’oublie souvent de faire- qu’il est surtout très important de bien préparer les populations à faire face aux conséquences des mesures édictées en termes de perte de revenus ou de changement des habitudes localement ancrées.

Le COVID-19 bouleverse le monde entier et la psychose gagne du terrain partout. Les populations sont confinées et les autorités réagissent par des mesures draconiennes pour contenir la propagation de cette pandémie. Ce nouveau virus, contrairement à la Fièvre Hémorragique à Virus Ébola-interne et concentrée en Afrique de l’Ouest en 2013-2015- est importé en Guinée à partir du 19 mars 2020. Il a voyagé très rapidement par voie aérienne de la Chine en Europe et de l’Europe en Afrique. C’est un virus très dangereux et qui se répand très rapidement.   D’après la déclaration de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSS), en date du 30 mars 2020, 22 cas positifs ont été détectés dont un guéri. Et depuis le nombre le de cas positifs ne cesse d’augmenter alors que notre pays n’a pas les moyens de prendre en charge des cas critiques, encore moins faire face à une propagation communautaire ou intercommunautaire de cette pandémie. Il s’agit alors d’anticiper en développant les moyens de prévention avec des mesures d’accompagnement appropriées.

Depuis le 23 mars 2020, les autorités guinéennes ont pris de mesures importantes de prévention et de surveillance :  fermeture de l’aéroport de Conakry (23 mars 2020), proclamation de l’État d’urgence (26 mars 2020) avec la fermeture des frontières terrestres, l’interdiction de regroupement de plus de 20 personnes, la fermeture des lieux de culte, des écoles et des universités, la limitation du nombre de passagers par véhicule et l’instauration du couvre-feu  (30 mars 2020) sur toute l’étendue du territoire national de 21 heures à 5 heures du matin avec prohibition de déplacements de personnes de Conakry vers l’intérieur du pays.

Face à ces mesures très contraignantes aux conséquences économiques et sociales très importantes, les populations guinéennes ont pourtant adhéré massivement. Mais les mesures d’accompagnement ne suivent pas nécessairement pour aider les populations les plus démunies ou les plus fragiles.

Les populations guinéennes adhérent massivement aux mesures de riposte

Beaucoup de voix se sont levées à temps pour que les autorités guinéennes ferment rapidement l’aéroport de Conakry, surtout lorsque les pays voisins-comme le Sénégal- ont commencé à enregistrer des cas positifs importés d’Europe. Il a fallu attendre- non sans tâtonnements- le 23 mars 2020 pour réagir, alors que certains cas positifs étaient déjà passés par l’aéroport avant et restés depuis en contact avec leur entourage. Ces cas concernent particulièrement les fonctionnaires internationaux en exercice dans le cadre de la coopération internationale et des hauts cadres du pays qui voyagent régulièrement. Il n’est jamais trop tard pour que ces mesures salutaires soient édictées.

Faut-il souligner, face à cette menace pandémique, que les populations guinéennes s’adaptent progressivement et respectent bien les gestes barrières, le couvre-feu et l’interdiction de se déplacer de Conakry vers l’intérieur du pays. Il suffit de se promener en ville pour constater l’installation des kits sanitaires de lavement de mains devant les établissements publics-privés comme à l’entrée des domiciles. Face à ces attitudes positives des populations, nous constatons- au contraire- que les mesures de distanciation sociales restent pour l’instant très difficile à mettre en œuvre, surtout au niveau des relations communautaires.

Fort de l’expérience traumatisante de l’épidémie à virus Ébola, les citoyens guinéens se mobilisent et les élans de solidarité se développent chaque jour avec de nouvelles initiatives des femmes et des jeunes dans les quartiers. Les artistes guinéens associés[1] viennent également apporter une contribution non négligeable en chanson de sensibilisation des populations- dans toutes les langues locales du pays- en invitant les Guinéens à respecter les gestes barrières et les mesures de distanciations sociales. Si chaque société à ses propres imaginaires et représentations de la maladie, il faut signaler que COVID-19 est un virus très dangereux et qui ébranle nos croyances et certitudes. Le virus tue tout le monde, les Asiatiques, les Arabes, les Européens comme les Africains. On ne résiste pas plus que les autres à cette pandémie et la température élevée n’empêche pas le virus de se propager. Notre crainte et préoccupation actuelles restent la propagation communautaire de cette pandémie en Guinée. Il est possible actuellement de contenir ce virus à Conakry avant qu’il ne s’étende à l’intérieur du pays.

Des actions citoyennes de sensibilisation et de prévention devront être renforcées et appuyées par un programme adapté de communication communautaire à travers les radios et les télévisions en langue française comme en langues locales. Il faudrait anticiper la propagation communautaire ou intercommunautaire du virus-comme aux temps d’Ébola- en remobilisant les Comités de Veille Villageois (CVV) et les Mobilisateurs Sociaux (MOSO) pour sensibiliser et remonter les informations sur les cas suspects ou les cas contacts en relation avec les structures de santé communautaire et ses relais locaux. Aussi mobiliser les Églises, Mosquées, tradipraticiens, marabouts, animistes, féticheurs, associations de jeunes et femmes, autorités traditionnelles, préfectorales ou sous-préfectorales en les impliquant dans les programmes de sensibilisation pour éviter l’automédication, les rumeurs et réticences. Face à ces mesures de riposte et de prévention, dont la durée-dans le temps et dans l’espace- n’est pas encore connue ou maîtrisée- il est important de soutenir l’adhésion des populations par des mesures d’accompagnement. On sait comment une guerre commence mais on ne sait pas quand elle se termine.

Nécessité de Compenser les coûts sociaux induits par ces mesures de riposte

Ces mesures de sensibilisation et de prévention entraînent à court, moyen et à long termes des multiples conséquences économiques et sociales. La fermeture des écoles, des universités, des lieux de culte, la limitation de mobilités sociales freinent les activités professionnelles et les dynamiques d’échanges et des relations de communication. Ces mesures perturbent également les pratiques sociales, culturelles et religieuses. Les cérémonies de baptêmes, de mariages ou de retrouvailles familiales sont décalées, différées ou organisées symboliquement ou restrictivement. Les rites funéraires seront aussi réaménagés pour s’adapter aux mesures de sécurité sanitaire.

 Faut-il insister que ces contraintes se traduisent par la perte d’emplois et de revenus. Nous savons que 80% de nos populations travaillent dans le secteur informel et ne survivent qu’en sortant le matin pour pouvoir manger le soir. Il faudrait signaler que nos lieux de culte ne sont pas que des espaces de prière, beaucoup d’échanges monétaires s’effectuent à travers dons ou aumônes des fidèles. Ces ressources permettent aux nécessiteux de subvenir à leurs besoins alimentaires. D’où l’importance de fournir, en fonction des catégories sociales, des denrées de premières nécessités ou de procéder au contrôle des prix qui ne cessent de grimper en cette période difficile. La situation sociale risque d’être encore plus compliquée avec le mois de Ramadan qui se profile à l’horizon. Prendre au sérieux cette nécessité alimentaire, c’est permettre à certaines catégories vulnérables (enfants, personnes âgées, ménages pauvres) de ne pas mourir de faim. Aussi les populations qui souffrent de certaines pathologies (diabète, tension, anémie, problèmes respiratoires, …) risquent de subir les effets collatéraux de ces mesures et mourir dans l’anonymat, alors que tout le dispositif est focalisé sur les cas positifs du COVID-19.

Dans le cadre de la riposte contre l’épidémie à virus Ébola, des mesures de surveillance très importantes ont été prises pour isoler des cas à haut risques et des cas contacts. Il s’agissait à l’époque de rompre la chaîne de transmission et de propagation de l’épidémie. Ces mesures portaient des termes militaires comme à la guerre : le ratissage, le cordon sanitaire, le cantonnement, le micro-cerclage et le confinement. Il fallait mettre les cas suspects en quarantaine- appelés micro-cerclage dans les villages et confinement en ville- pendant 21 jours. Dans le cadre du programme de l’UNICEF-Guinée, portant mobilisation sociale et d’engagement communautaire (novembre-décembre 2015), nous avons pu observer que les populations placées en quarantaine recevaient de la part du Programme Alimentaire Mondial (PAM) des kits alimentaires. Le plus étonnant, ce que les villages non infectés demandaient également à bénéficier des aides alimentaires, en considérant qu’elles sont aussi affectées par les mesures de surveillance car obligées d’être cantonnées dans leurs villages. On observait également les mesures barrières par la nécessité de se laver les mains alors qu’il fallait chercher de l’eau parfois très loin des villages. C’est dans cette situation que l’Unicef a pu construire un forage pour le village affecté de Tana Marché à Kindoya dans la préfecture de Forécariah. Cette localité était le dernier foyer actif de l’épidémie à virus Ébola en Guinée. C’est dire que les mesures d’accompagnement sont indispensables pour nos populations de plus en plus pauvres, surtout à l’intérieur du pays. Les autorités guinéennes peuvent donc anticiper pour ne pas attendre le pire. Pour reprendre ici la chanson de nos artistes, « il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard » comme on a malheureusement attendu et tâtonné avant de fermer l’aéroport de Conakry. Il est aussi important de noter et d’encourager toutes les incitatives de solidarité qui se mettent en place pour soutenir les plus démunis ou les plus fragiles. C’est le cas en particulier de saluer et d’encourager l’initiative d’Espace-TV[2] pour la mise en place d’une chaîne de solidarité contre le COVID-19 en Guinée. Ces initiatives solidaires doivent nécessairement se multiplier.

Les sciences sociales ont donc un rôle primordial à jouer dans la prévention contre les épidémies et ses multiples conséquences dans le temps et dans l’espace. Pour faire face efficacement à cette pandémie dans notre pays, nous recommandons vivement que toutes les compétences en la matière soient mobilisées sans discrimination ni exclusion. C’est le moment de taire toutes nos contradictions internes, comme on le voit ailleurs, pour mener ensemble cette guerre contre ce virus dangereux.


[1] Cette initiative viendrait de Macka Traoré.

[2] Il s’agit d’une initiative du Groupe Hadafo en partenariat avec Orange et la Fondation KPC. Il semble que depuis le démarrage de cette campagne de mobilisation de fonds le vendredi 3 avril, la générosité et la solidarité des Guinéens sont manifestes : plusieurs millions de GNF sont encaissés.

Pr Moustapha Keïta-Diop

Doyen de la Faculté des Sciences Sociales

Université G.L.C. de Sonfonia-Conakry.

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