L’opposition guinéenne, victime de « l’effet boomerang » de sa stratégie politique (Par Fodéba Dioubaté)

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La conquête du pouvoir est un exercice complexe et subtil qui appelle l’implication intégrale de tous les acteurs que compose un groupe politique dont l’objectif principal est l’accession au pouvoir par des voies légales. Dans cette conquête, seules les stratégies mises en œuvre permettent d’atteindre l’objectif escompté, surtout si celles-ci sont faites sur des bases saines et démocratiques.

Dès le début des batailles politiques de l’opposition guinéenne avec à sa tête l’UFDG, principal parti d’opposition en Guinée en 2009, une des stratégies, sinon la seule adoptée jusqu’ici a consisté à faire en sorte que le parti au pouvoir, le RPG-Arc-en-ciel, ne puisse pas gouverner dans la paix et la quiétude. Les raisons invoquées à l’époque étaient le truquage des élections de 2010 par le gouvernement de transition sortant au profit du RPG-Arc-en-ciel. Ce prologue politique, en termes de stratégie, a été productif pour l’opposition dans un premier temps, vu que nombre d’activités socio-économiques furent grandement paralysées, sans compter les effets collatéraux subits par les populations. Entre-temps, cette stratégie a été involontairement interrompue par l’épisode douloureux de l’épidémie de la fièvre Ébola en Guinée qui, à l’évidence, aura imposé une trêve aux manifestations politiques violentes. Pendant cette période d’accalmie, l’opposition a-t-elle réfléchi à l’après Ébola pour concocter de nouvelles stratégies visant à mobiliser et surtout à séduire l’électorat guinéen? Non, très malheureusement! Elle a plutôt préféré garder le statut quo jusqu’à nos jours.

Une stratégie de lutte monotone, funeste et stérile

En politique, une stratégie monotone à effet belliqueux est de nature contre-productive à long terme, car elle s’use, se lasse et finit par exacerber le sentiment de stérilité du combat dans le subconscient des acteurs qui, au départ s’étaient réunis pour un objectif commun et noble.  

L’on se rappelle qu’en 2019, une coalition de partis politique fut créée dénommée Convergence de l’opposition démocratique (COD) dans cette optique et avait attiré plusieurs acteurs, et non des moindres sur l’échiquier politique guinéen, dans le but d’imprimer une culture démocratique pour le bien de la nation. Ce regroupement, soit dit en passant, avait suscité un grand espoir au sein de la population. Et pour cause, il avait pour ambition de mener une lutte politique constructive, et ce, dans les règles démocratiques contre la mouvance présidentielle pour forcer cette dernière à respecter le jeu démocratique auquel tous les partis sont soumis selon la constitution.

Peu à peu, certains leaders du mouvement se sont retirés, en raison, selon eux, de la non prise en considération de leurs propositions allant dans le sens de l’unité des Guinéens et la construction d’une véritable opposition au service de la nation. Finalement, cette force politique s’est réduite au principal parti de l’opposition qu’est l’UFDG, car c’était elle seule qui avait la capacité de mobiliser beaucoup de monde et de facto s’était autoproclamée à fixer les règles de lutte pour la conquête du pouvoir. Dès lors, l’UFDG, naturellement porte flambeau de l’opposition officielle, devient de plus en plus radical à vouloir privilégier la rue comme sa tribune de revendication politique. En mettant en relief cette stratégie, alimentée par les caciques du parti aux élans communautaristes et appuyés par certains Guinéens de la diaspora, a fini, très malheureusement, par estampiller l’UFDG, ce grand parti, à l’encre indélébile de groupe politique violent et communautaire au service d’une seule région.

Les violences engendrées par des marches du parti ont eu pour corolaires, des destructions de biens publics et privés ainsi que des morts d’hommes dans les rangs des manifestants et des forces de l’ordre. Oui, mais, me diront certains, c’était la faute des services de l’ordre au service du pouvoir. Dans ce contexte, il est difficile de situer les responsabilités d’autant plus que chaque camp ne brandit que l’argument qui l’avantage. Au-delà, il faut noter l’aspect « violence » qui marque les actions posées à chaque manifestation. Ces actes, supposément pacifiques et de surcroit démocratiques et reconnus par la loi, ne devraient souffrir d’aucun vice de forme. Malheureusement, faute de ne pas changer de stratégie, l’opposition aura le label frontal de « parti violent » à force de multiplier et d’accentuer ses actions sur une partie de la capitale Conakry tristement dénommée par les citoyens « l’AXE… ». 

Faut-il rappeler qu’au début des joutes politiques en Guinée, Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG était considéré par ses concitoyens comme un leader démocrate et pacifiste en raison de certaines de ses prises de position par rapport aux questions politiques du pays. À tort ou à raison, certains membres de l’opposition et même de la mouvance, relayés par une certaine presse, l’ont taxé de mollesse, de faiblesse et de sans ambition. Ces reproches ont-ils eu quelque chose dans le changement d’attitude du leader sans oublier certains engagements non tenus du gouvernement? Allez-y voir!

L’un dans l’autre, toujours est-il que depuis ce temps, les manifestations de l’opposition sont devenues de plus en plus violentes à chaque fois que les autorités donnaient une fin de non-recevoir à ses demandes de marches.

Le FNDC et l’UFDG, c’est bonnet blanc et blanc bonnet

Ces deux factions de la vie politique nationale se présentent comme différentes mais se révèlent en réalité bien similaires. En effet, face à la décision du gouvernement de soumettre aux Guinéens un projet de nouvelle constitution en 2019, une frange de la population a exprimé son désaccord au projet, voyant en cela une manœuvre dilatoire du président Alpha Condé de rempiler son mandat pour une nouvelle magistrature. Pour contrecarrer ledit projet, un mouvement, le FNDC, est mis sur pieds. Ce regroupement, composé en majeure partie de partis politiques d’opposition et de certains membres de la société civile, a amorcé des manifestations pacifiques qui, il faut le préciser, l’étaient au tout début, mais qui a changé en se muant de plus en plus en opposition en termes de stratégie de revendication avec les conséquences connues.

Après plusieurs mois de manifestations hebdomadaires, beaucoup de Guinéens ont constaté que les actions du FNDC ressemblaient de plus en plus au modèle de stratégie adoptée par l’UFDG, ce qui a engendré des suspicions dans l’esprit de certains militants et sympathisants de ce mouvement et à les pousser à prendre leurs distances. Conséquence, le FNDC porte désormais l’étiquette de « relais » de l’UFDG aux yeux de nombreux Guinéens. Le retrait de l’opposition de tout le processus électoral et le rejet des résultats des élections et des institutions qui en ont découlé auront marqué la fin de sa conquête du pouvoir par la voie légale.

Le va-et-vient ambigu du principal parti de l’opposition face au processus électoral aura jeté un pavé dans la marre d’une stratégie politique déjà cadavérique. Dès lors, le sort du parti était scellé en termes de notoriété, de préparation électorale, de responsabilité et de confiance vis-à-vis de l’électorat guinéen et de l’opinion internationale. Au début, la stratégie de lutte de l’opposition était axée sur l’éventualité des bavures policières dans la gestion des manifestations souvent violentes, ce qui a presque marché brièvement à l’époque. De nos jours, la roue de cette stratégie semble se retourner contre elle par son isolement et son incapacité à aller vers d’autres électeurs guinéens en vue de se repositionner pour d’éventuelles échéances politiques.

Aujourd’hui, l’opposition tend à devenir l’ombre d’elle-même. Isolée, elle se paralyse graduellement, paralyse ses militants et leurs activités. Du coup, les militants s’autoconscientisent sur leurs situations de plus en plus précaires et finissent par privilégier leur propre intérêt au détriment de celui de leur dirigeant et du parti.  Selon un proverbe chinois, « la valeur d’un général réside dans sa stratégie, pas dans son courage ».

En politique, une mauvaise stratégie est comme un boomerang, lancez-le et il vous revient en pleine face. Autrement dit, il s’agit d’une action manifestement hostile qui se retourne, par effet inverse, contre son auteur. À méditer!

Fodeba Dioubaté, enseignant-journaliste au Canada

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