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Tribune

Politique et religion : d’un rapport complexe à une dynamique socialement constructive

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Les récents propos de l’Imam de Kindia déniant à une catégorie de guinéens le droit d’éligibilité sur une portion du territoire national est un acte discriminatoire qui déshonore son auteur. Ces propos méritent d’être sanctionnés par les instances religieuses de notre pays sans préjudice des poursuites judiciaires éventuelles.

Mais de tels propos ne sont pas un cas isolé. Ils s’inscrivent dans un registre plus général des dérapages à caractère ethnocentriste constatés chez certaines personnalités publiques en vue dans notre pays. Si de tels agissements restent impunis,c’est la banalisation de l’ethnocentrisme qui risque de s’installer avec tous ses effets destructeurs.

Toutefois, cette affaire doit nous faire réfléchir sur la relation qui existe entre la religion et la politique dans le contexte d’une démocratie et surtout sur la façon dont il convient de s’y prendre en Guinée pour créer les conditions d’une cohabitation constructive entre la religion et la politique, deux dimensions indiscutablement humaines.

Vassalisation de la religion par la politique

Les signes de cette vassalisation existent dans l’histoire et dans les temps modernes. Il fut un temps où le politique avait réussi à embarquer le religieux dans sa sphère pour la réalisation des objectifs de son agenda: la plénitude de son autorité et la légitimation de son pouvoir. La parfaite coalition entre les deux  pouvoirs a généré des abus qui ont été comme en France à l’origine des réactions révolutionnaires violentes. Les populations ne croyaient plus dans l’affirmation du clergé qui faisait croire que le prince est le représentantde Dieu sur terre.

La déconnection complète entre la religion et l’Etat fut donc consacrée dans certains pays et la laïcité officiellement proclamée, par exemple en France par la loi de 1905, pour baliser le nouvel ordre républicain.

Parallèlement à cette évolution, certains Etats, compte tenu de leur géographie, de leur histoire  ou de leur culture vivent aujourd’hui dans l’imbrication du religieux et du politiquedans la conduite des affaires de la nation. Ils sont estimés à une quarantaine, les Etats dont la constitution réfère directement à une religion. Le tout comme pour dire qu’en matière de séparation entre la religion et la politique, nous sommes plus dans une évolution en dent de scie que dans une évolution linéaire.

Guinée, la laïcité face à la réalité

De par sa Constitution, la Guinée est un Etat laïc qui consacre la liberté des cultes. Chacun est libre de choisir sa religion sans interférence de l’Etat. Celui-ci reconnait la liberté religieuse comme faisant partie du socle des droits fondamentaux de l’homme. Mais en ce qui concerne le rapport entre la religion et la politique, la Guinée se situe aujourd’hui à l’intersection de deux évolutions sans être dans les faits définitivement ancrée dans aucune.

Malgré le caractère laïc de l’Etat, il existe de la part des formations politiques dominantes,d’évidentes tentatives de vassalisation du religieux pour des fins de conquête ou de conservation du pouvoir. Certains religieux (soit du pouvoir, soit de l’opposition) se prêtentà ce jeu-là. En sens inverse, il existe aussi des tentatives d’affranchissement de la religion de la politique, incarnées par le discours autonome de certains religieux politiquement inclassables.

Si donc en vertu de sa constitution, l’Etat guinéen n’a pas le droit de dicter aux guinéens la religion à suivre, la question se pose de savoir si les leaders religieux, eux, ont le droit de faire irruption dans les débats politiques par des prises de position publiques? Ces interrogations demandent de bonnes réponses dans le contexte de chaque Etat, face au retour du religieux,dans le but de créer un climat propice pour la cohabitation et l’exercice libres et sans heurts de la politique et de la religion dans la cité.

Retour du religieux

Certains sociologues avaient prédit que la religion connaitra un recul face au progrès économique et à celui de la science et de la technologie. Bref, que le savant prendra la place du clergé. Ils observent aujourd’hui à leurs dépens tout le contraire. Le bien êtrematériel et la science sont loin de permettre à l’homme de trouver des réponses à ses questions métaphysiques qu’il se pose et qui ont notamment trait à ses origines, au sens de son existence et à sa destination.

Un autre retour en force du religieux trouve quelques explications dans l’échec des gouvernants à trouver aux gouvernés un sens à la vie en collectivité à raison notamment de l’échec de la justice, des politiques laxistes d’intégration des différentes couches sociales dans la construction du pays, de la répartition inéquitable des ressources publiques, du manque de perspective à long terme et de l’absence de toute référenceéthique chez un nombre croissant de leaders publics.

Pour une raison ou une autre, force est de constater que le retour fulgurant du religieux se fait de deux manières: soit de manière pacifique et socialement constructive; soit de manièrebrutale, entièrement destructive. Une partie du Nigeria, du Cameroun et tout proche de la Guinée, le Mali connaissent un réveil brutal du religieux à travers l’activisme d’un islam radical aux ambitions politiques affirmées et aux visions régionalesincontestables.

Religion et politique, une nouvelle alliance ?

A l’heure des grandes remises en cause à la fois sur le plan social et économique sur fond de perte de repères dans un monde ultra matérialiste et égoïste, tout laisse croire que les leaders religieux prendront de plus en plus de l’importance et de la parole, comme c’est présentement le cas, pour donner du sens à la vie de ceux qui s’interrogent. Certains aussi chercheront à ravir tant bien que mal, ouvertement la vedette aux leaders politiques sur des sujets essentiellement politiques.

Avec les facilités de communication offertes par les nouvelles technologies dans un contexte de crise profonde de l’Etat, les leaders religieux ne devraient pas ignorer la responsabilité qui est la leur, dans le cadre de la moralisation de la vie publique et de l’avènement d’une société plus juste humaniste et ouverte. Mais ceci exige de leur part un niveau de formation plus élevé pour comprendre la complexité des questions sociales et politiques qu’ils abordent dans le contexte d’une société ouverte et démocratique.

Le grand défi auquel les Etats concernés par cette situation font ou feront face est ou sera d’œuvrer pour l’émergence d’une classe de leaders religieux formée aux sciences de la religion, aux enjeux du monde moderne et surtout capable de constituer un rempart solide contre l’extrémisme religieux d’où qu’il vienne.

Youssouf Sylla, analyste-juriste, à Conakry

 

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2 Commentaires

2 Comments

  1. condabou

    26 août 2018 at 17 h 01 min

    CONDE ABOU,

    Je souscris à votre diagnostic introductif et qui ne souffre d’aucune ambiguïté, de mon point de vue.
    Ceci dit, je reviens sur votre élément de conclusion :

    ‘’Le grand défi auquel les Etats concernés par cette situation font ou feront face est ou sera d’œuvrer pour l’émergence d’une classe de leaders religieux formée aux sciences de la religion, aux enjeux du monde moderne et surtout capable de constituer un rempart solide contre l’extrémisme religieux d’où qu’il vienne’’.

    Regardez Cher Monsieur Sylla Youssouf mes inquiétudes et soucis:

    (1)Comment un Etat qui s’appauvrit chaque jour, peut-il être capable de maîtriser les courants religieux parfois fondamentalistes et de dire non à certains bailleurs de fonds internationaux et qui financent selon leur propre agenda, beaucoup d’Ecoles réligieuses, de dispensaires, de forages, etc…tel qu’on les voit aujourd’hui à profusion un peu partout en Afrique ?

    Que ce soit dans des pays Africains majoritairement chrétiens comme le Congo Kinshasa, le Rwanda, la Sierra Leone, le Gabon, le Cameroun, le Nigeria, ou dans les pays Sahéliens majoritairement musulmans comme le Niger, le Mali et même en Guinée, chaque jour qui passe, tous les Gouvernements dans ces pays regardent passer sous leurs yeux, toutes sortes de projets de Centres religieux, d’officines d’endoctrinement et de récupération des populations Africaines.

    Les Eglises et les Mosquées qui se propagent presque partout en Afrique, ont-elles les mêmes agendas que ceux qu’ils avaient dans les années 1930, 1940, 1950, et 1960 ? Non et pas du tout, parce qu’il y avait une administration forte et l’Afrique n’avait pas autant de liens économiques avec les nouveaux bailleurs qui dominent actuellement le monde.

    (2)Beaucoup de leaders religieux Africains sont actuellement endoctrinés et formés dans les Universités des pays donateurs de subventions, non pas en Science, Technologie ou en Médecine, pourquoi ? Pour la propagation de leur courants religieux, en promettant le paradis aux populations.

    Ce phénomène continuera tant que les Gouvernements Africains seront incapables de répondre aux besoins de base des populations de plus en plus pauvres : les écoles de bonne qualité, les centres de santé fonctionnels, les forages de bonne qualité, les pistes rurales praticables en toute saison, l’amélioration de l’accès à l’énergie et à un meilleur cadre de vie environnementale, etc…

    (3)Qui ne sait pas aujourd’hui les agendas des pays donateurs de fonds et qui sont de plus en plus en train de construire les Mosquées et les Eglises en Afrique ?

    Qui ne sait pas aujourd’hui l’identité des courants réligieux qui se déchirent actuellement au Moyen Orient, notamment les régimes de confession Sunnite et Chiite ?

    Les Gouvernements Africains sont-ils capables de dire non aux puissances financières qui sont derrière les courants religieux qui sont en train de prospérer sous nos yeux en Afrique ? Chacun peut en tirer la réponse et les enseignements sur notre avenir en Afrique.

    (4)Comment les discours extrémistes des fondamentalistes Al Shebab en Somalie et ceux de Boko Haram ont-ils prospéré dans les 3 Etats du Nord Est du Nigeria (Yobe, Borno et Adamawa) ? Comment Boko Haram, farouchement opposé à la laïcité, s’exporte-t-il facilement aujourd’hui au Cameroun, au Tchad et au Niger ?

    C’est parce que dans le cas du Nigeria, durant des décennies, les Gouvernements Centraux successifs de Lagos d’abord puis d’Abuja ont échoué dans leur gouvernance, à améliorer les conditions de vie des populations d’une bonne partie des populations du Nigeria, malgré les immenses ressources financières tirées du pétrole et du gaz dans ce pays.

    Au lieu de sortir leurs propres populations de la misère, les élites politiques du Nigeria continuent de construire leurs oligarchies dans tous les secteurs de l’économie nationale : pétrole, mines, industrie, banques, énergie, transports, etc…

    Sur une échelle économique et démographique très différente, c’est pratiquement la même chose dans le Nord Mali. Tout le monde savait que la contestation des populations locales, était là depuis le début des années 1960. Le Mali n’a pas eu le leadership politique, pour comprendre les vrais problèmes de pauvreté et de sous-développement dans les 3 grandes régions du Nord (Kidal, Tombouctou et Gao).

    C’est ce qui a ouvert le boulevard à la récupération réligieuse et maintenant ethnique soutenue par les bandes criminelles fondamentalistes et qui ont su se servir de leurs discours religieux et menteurs, pour promettre monts et merveilles aux populations du Nord Mali.

    (5)Les politiciens Africains ont beau raconter leur bonne foi, ils ne diront jamais que leur mauvaise gouvernance est le terreau du fondamentalisme et des souffrances actuelles des populations.

    Le vernis démocratique ne peut pas du tout cacher les sources du mal en Afrique et bien entendu en Guinée, et il faudrait que les élites politiques du continent l’assument, au moment où les mouvements fondamentalistes sont en train de s’internationaliser et de s’exporter dangereusement.

    Le comprendront-ils un jour au lieu de continuer à accuser X ou Y, comme ils savent très bien le faire pour expliquer leurs échecs économiques et politiques depuis les indépendances en 1960, surtout à la veille des échéances électorales ?
    Allez savoir.

    Voilà pourquoi les courants religieux Chrétiens dits indépendants et traditionnalistes et qui n’ont rien à voir avec le Vatican, tout comme les courants fondamentalistes Musulmans de toutes catégories, liés à leurs bailleurs de fonds au Moyen Orient, ont encore de beaux jours devant eux en Afrique : la mauvaise gouvernance et l’échec des Etats Africains.

    CONCLUSION :

    Ces phénomènes de désintégration des sociétés Africaines, continueront de s’aggraver à chaque fois que les élections arriveront sous le manteau de la démocratie de façade en Afrique. C’est le fonds de commerce des élites politiques du continent.

    Voilà où nous en sommes. Merci Cher Maître Youssouf Sylla pour la réflexion, et bonne soirée chez vous.

    • youssouf sylla

      29 août 2018 at 9 h 54 min

      M. Conde croyez moi, cest toujours un bonheur de lire vos commentaires qui a mon avis constituent en soi des textes a publier a part comme tenu de leur pertinence et de leurs richesses..
      Ceci dit, je partage entierement votre position qui consiste a faire un lien entre la degradation de la situation socio economique et politique en Afrique et le developpement des courants religieux fondamentalistes aux motivations inquietantes.
      A mon avis la protection de nos Etats des menaces resultant de l’expansion du radicalisme religieux exige d’importants efforts de ces Etats en terme d’amelioration des conditions de vie des pupulations, de lutte contre le financement du terrorisme, d’instructiin de la population etde democratisation reelle de la vie politique.
      Mais dans certains de nos Etats les regimes en place sont si corrompus qu’in en en droit de s’interroger sur la realite de leur volonte de relever ces defis dont depend en partie la survie de nos Etats.

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