Pour que finissent les violences d’Etat de plus de six décennies (Par Ibrahima Sanoh)

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Avant l’indépendance de la Guinée, il existait une grande rivalité entre les  responsables des différents partis politiques. Pour une cause plus noble, ils mirent fin à  leurs divergences idéologiques et politiques pour battre campagne pour le « Non » au référendum que proposait le Général de Gaulle.  Après  l’indépendance, la lutte est finie et les clivages sont gommés. Les acteurs des différents partis politiques devinrent ou  membres du PDG-RDA ou firent nommés au gouvernement.  Ce fut à bien des égards une faute politique.  Le Président Sékou Touré n’avait plus de contrepouvoirs.   Un boulevard de despote n’était-il pas fait devant lui ?

La jeune République vivra  la fièvre obsidionale. La femme sera conviée à surveiller les mouvements de son mari, à l’inciter à adhérer au PDG-RDA.  S’il refusait, elle refuserait à lui. Le père pouvait dénoncer son fils.  De cette volonté du Président Touré à tout  régenter,  survirent des oppositions à son pouvoir et à  ses  orientations économiques, sociales et politiques.  L’absence  de cadre d’expression de cette opposition (à sa gestion du pays)  conduit nombre de citoyens à recourir à  la défiance de l’autorité de l’Etat. Malheureusement  des  familles entières furent endeuillées.  Nombre d’elles vivent leur deuil manqué. Les citoyens  guinéens furent  arrêtés  et suppliciés au nom de la défense de l’Etat.  Derrière cet alibi, se cachaient des  réalités économiques que les dirigeants tentaient de masquer.  L’évocation des complots conduisait le peuple à vouer allégeance au régime qui le protège contre ses ennemis et à ne pas le plaindre pour ses manquements.

L’ethnocentrisme que nous vivons y tire ses origines.  Le PDG-RDA n’était pas un parti ethnique,  le régime du Président Sékou Touré n’était pas celui d’une communauté contre une autre,  ses victimes ne furent pas systématiquement les membres d’une ethnie donnée. Confronté à une réalité intérieure et extérieure difficiles ;  les 6, 21 et 27 août 1976, le Président Sékou Touré attaqua une communauté, il déclara que les membres de celle-là avaient la consommation de l’alcool comme critère de l’évolution,  que ceux-là avaient voté  pour le « Oui » au référendum du 28 septembre 1958. Il les qualifia de traitres qui induisent  toujours les autres peuples en erreur quand il s’agit d’apprécier la situation guinéenne.  L’absence de politiques mémorielles et d’une histoire collective acceptée par la majorité ont  conduit à  la déformation de notre histoire et cela est un danger de mort qui menace la République. Les sources informelles se substituent à celles formelles inexistantes. Hélas le récit du passé est déformé à souhait et les générations entières sont biberonnées à la haine de l’autre.  La mémoire collective est donc manipulée.

La transition  militaire qui a suivi la première République a aussi été l’occasion pour  endeuiller les  Guinéens et conduire certains à l’exil. La réaction du Colonel Lansana Conté, Président du CMRN, aux évènements des 4 et 5 juillet 1985 n’a pas été appréciée par une certaine communauté vexée par son propos «  Wo Fotara ! ».  Au dire de certains, il s’en est suivi une purge au pied du mont Gangan.

 La première République n’a pas été la seule à endeuiller.   La deuxième a fait aussi   ses victimes nombreuses dans le camp des opposants et en  2007 au cours d’une contestation  sociale.  A la différence de la première,  la seconde République  a  permis le multipartisme qui a  été l’occasion  de déceler les premières  manœuvres de manipulations  ethniques à des fins électoralistes. Bien avant l’indépendance de la Guinée, les associations régionales et communautaires existaient. Seulement elles n’avaient pas de visées politiques. La seconde République n’eut pas son univers concentrationnaire, mais au  nom de la défense de l’intégrité de l’Etat, elle fit arrêter certains hommes politiques. Au nom de l’ordre et de la sécurité, elle œuvra à étouffer  dans le sang les manifestations sociales.

La transition  militaire  survenue après le régime Conté a aussi fait ses victimes  le 28 septembre 2008.  Là encore, il était question de faire taire les voix discordantes, celles venues dire au stade éponyme que le président de la junte n’avait pas   droit  à être candidat à une élection présidentielle. Les Guinéens par centaines furent tués, blessés, violés. Les cas de disparitions ont même été  évoqués.

La troisième République a aussi fait ses victimes nombreuses.  Les opposants au régime du Président Condé ont souvent payé le lourd tribut.  Les manifestations politiques ont  toujours  conduit à des morts et aussi les contestations de résultats des élections qu’elles soient communales, législatives ou présidentielles.  A présent, l’instrumentalisation ethnique à des fins électoralistes semble avoir atteint son paroxysme.

Depuis plus de six décennies notre  pays vit un cycle ininterrompu de violences d’Etat. Comme  toujours  l’appareil répressif de l’Etat est utilisé pour, dit-on, défendre les intérêts existentiels du même l’Etat, sa survie en danger, asseoir la paix et protéger les citoyens.   Depuis  six décennies les violences sont répétitives en Guinée  avec son corollaire de malheurs. A chaque fois que l’appareil répressif de l’Etat endeuille une famille, qu’elle que soit la raison, la confiance entre l’Etat et ses citoyens se détériore.

Aujourd’hui, l’Etat est défié, une violence symbolique s’exerce contre lui : ses représentants (agents de sécurité) sont égorgés  par des manifestants qui s’en réjouissent, les édifices publics sont détruits et calcinés (commissariats de police, gendarméries, etc.). Il faut rompre ce cycle vicieux de violence : violence institutionnelle-Violence de contestation-Violence de répression. Cela ne se fera pas avec la force ou en s’imposant à ses adversaires. La mise en place d’un cadre de dialogue  même inclusif ne permettra  pas de guérir le mal. Elle  fera naître  une paix factice et donnera la fausse impression de cohésion nationale.  Le mal doit être attaqué depuis ses origines. Pourquoi l’Etat de Guinée endeuille toujours ses citoyens alors qu’il a la charge de les protéger ? 

Pour répondre à cette question, il faudra mettre en  place une Commission  de Réconciliation Nationale. Oui de réconciliation non pas entre ethnies, il n’y aucun différend vrai entre elles, mais une commission de réconciliation de l’Etat guinéen avec ses citoyens et ses valeurs proclamées.  Cette commission devra nous éclairer sur la nature, les causes et l’ampleur des abus commis  de 1958 à nos jours. Aussi, elle devra être dotée d’un pouvoir élargi d’enquête et de citation à comparaître.  Elle devra être composée de plusieurs sous-commissions : d’audition (publique ou à huis clos des victimes), de réparations, d’amnistie.  Une histoire dont  on  ne tire aucune leçon se répète indéfiniment. Nous vivons une itération d’erreurs. Il faudra mettre fin à cette tradition  de malheurs.

 Ce à quoi j’appelle est un travail de deuil et de mémoire.   Il  ne saurait être réalisé sans la justice pour les victimes des différents régimes. Aussi l’Etat de Guinée doit présenter ses excuses aux victimes et au peuple de Guinée pour ses manquements  et sa trahison du contrat le liant à ses citoyens.   Il faut guérir la Guinée de ses maux et les Guinéens des  leurs blessures.  

Ibrahima SANOH, citoyen guinéen

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