Putsch du 5 septembre : l’ancien médecin personnel d’Alpha Condé « lui donnait six mois à vivre », dit JA

Comment le putsch qui a mis fin aux onze ans de règne du président Alpha Condé a-t-il été planifié ? Quels en sont les vrais acteurs? Quel rôle a joué le dernier cercle de l’ancien président dans sa chute? Le journal panafricain Jeune Afrique a levé, un an après, l’embargo sur les secrets du coup d’Etat qui a conduit à l’arrestation du 5è dirigeant guinéen. Dans un article qu’il a signé, François Soudan, le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Jeune Afrique, revient sur la chute d’Alpha Condé le dimanche 5 septembre 2021, les conditions de vie et le cercle d’amis fidèles de l’ancien locataire du palais Sékhoutouréya et surtout le cas de son médecin personnel « qui lui donnait six mois à vivre ». Mediaguinee vous propose de larges extraits de l’article « Guinée : Alpha Condé, un an après, derniers secrets d’un exilé »...

Alpha Condé nez à nez avec le commandant Alya Camara 

 « Alpha Condé qui était monté dans sa chambre récupérer les clés du bunker souterrain de son palais de Sékhoutouréya avant de tomber nez à nez avec un détachement des Forces spéciales, dialogue avec le commandant Alya Camara, venu l’arrêter. Il est pieds nus, en jean et chemise ouverte, assis sur un canapé. À ce moment de la journée, les militaires putschistes qui l’entourent ont déjà razzié sa chambre, emportant avec eux les sacs d’argent liquide qui s’y trouvaient. Alya Camara sera d’ailleurs arrêté pour ces faits deux mois plus tard sur ordre du colonel Doumbouya, puis libéré et de nouveau appréhendé début juin 2022, avant d’être détenu au secret, écrit le journal.

Quant aux coffres du bureau présidentiel, relate le journal panafricain, bourrés de devises et de bijoux, ils ont pris la direction du palais Mohammed-V, où réside le nouvel homme fort.

Comment vit l’ancien président guinéen à Istanbul, en Turquie…

« Installé à Istanbul depuis le 21 mai, tout d’abord dans une suite du Conrad Hilton, puis dans une villa mise à sa disposition par des amis turcs avec la bénédiction du président Erdogan qui l’a placé sous discrète protection policière, Alpha Condé est exactement dans les mêmes dispositions d’esprit que le jour de sa chute. Certes, il poursuit sa convalescence, les deux opérations subies début 2022 à Abou Dhabi ayant laissé des traces sur sa carcasse d’octogénaire. Mais son état physique a manifestement peu à voir avec les confidences alarmistes de son ancien médecin personnel, le docteur Kaba, qui lui donnait six mois à vivre et en avait persuadé le colonel Doumbouya. Suffisamment valide en tout cas pour une heure de marche quotidienne sur la plage, l’ex-président passe ses journées à lire, à peaufiner son bilan et à s’entretenir au téléphone avec des amis dont le cercle, inévitablement, s’est restreint. Si on ignore les détails du ‘’deal’’ convenu entre Mamadi Doumbouya et les autorités turques le concernant, l’hypothèse la plus probable étant qu’il s’agit d’un exil sans perspective de retour, il est clair qu’Alpha Condé fait tout pour ne pas embarrasser ces dernières : aucune déclaration, aucun contact avec les médias et aucune visite susceptible d’être mal interprétée. Ce qui ne l’empêche nullement de se tenir informé de tout, et de tout ce qui touche à la Guinée en particulier, avec une avidité qui ne se dément pas. », indique JA.

Le cercle d’amis et de chefs d’Etat fidèles

JA informe que « régulièrement, des chefs d’État dont il est resté proche – Denis Sassou Nguesso, João Lourenço, Yoweri Museveni, Faure Gnassingbé… – prennent, directement ou non, de ses nouvelles, tout comme des personnalités avec lesquelles il a étroitement travaillé, comme Paulo Gomes, Carlos Lopes, Vera Songwe, Don Mello, et quelques autres. À l’instar du président de la BAD, Akinwumi Adesina, qui lui a rendu un hommage remarqué en marge des Assemblées de la Banque en mai (« j’ai une très haute appréciation de lui, c’est quelqu’un dont l’Afrique peut être fière »), les amis étrangers d’Alpha Condé usent du même mot pour qualifier le départ forcé du pouvoir d’un homme tout proche à leurs yeux de faire décoller l’économie guinéenne : « a waste », « un gâchis ».

Les trois erreurs commises par Alpha Condé

Selon Jeune Afrique, le professeur Alpha Condé reconnaît avoir commis trois erreurs qui lui ont valu d’être renversé le 5 septembre 2021.

« Peu porté sur l’autocritique, ‘’le Professeur’’ a tout de même mis à profit l’année écoulée pour se livrer à une introspection, nouvelle chez lui : quelles erreurs a-t-il commises pour qu’on en arrive là ? Il s’en reconnaît trois : la première est de s’être toujours comporté en président de la FEANF, célèbre syndicat étudiant des années 1960 et 1970, plus qu’en chef d’État. Une attitude ‘’cash’’, dont la désinvolture apparente a froissé certains de ses pairs.

La deuxième est d’avoir brusquement changé, quelques mois avant le putsch, ses numéros de téléphones portables auxquels une bonne moitié des Guinéens avaient fini par avoir accès. Cela l’a coupé de précieuses sources d’information qui, il en est persuadé, l’auraient averti de ce qui se tramait contre lui. Le journal révèle que le chef d’antenne de la DGSE à l’ambassade de France à Conakry, conscient de cette lacune, lui avait conseillé de rapatrier à la présidence les services de la Direction générale du renseignement intérieur et de la placer sous son autorité directe. Il regrette, a posteriori, de ne pas l’avoir écouté.

La troisième erreur enfin – et la plus sérieuse – est de ne s’être jamais réellement préoccupé de sa propre sécurité, renseigne JA.. Cette armée, poursuit l’hebdomadaire, réformée sous la houlette du général français Bruno Clément-Bollée, Alpha Condé la croyait désormais républicaine et débarrassée de ses démons putschistes, au point de juger impossible l’hypothèse d’un coup d’État. Le seul officier supérieur dont il s’est vraiment méfié à la fin de son second mandat est Aboubacar Sidiki Camara, alias « Idi Amin », dont il avait fait un général quatre étoiles peu après son arrivée au pouvoir, s’attirant au passage les reproches de certains de ses pairs experts en la matière (Blaise Compaoré et Denis Sassou Nguesso, notamment), pour qui un gendarme ne saurait être le chef le plus étoilé d’une armée.

« Alpha Condé avait fini par percevoir l’ambition prégnante de ce saint-cyrien, directeur de cabinet du ministre de la Défense, Mohamed Diané, et lorsqu’un jour de 2019 l’attaché militaire à l’ambassade de France est venu lui dire qu’« Idi Amin » faisait tout pour bloquer les réformes lancées par Clément-Bollée, sa décision ne s’est pas fait attendre : il l’a expédié comme ambassadeur le plus loin possible, à Cuba, sans même le recevoir avant son départ, sourd à la requête du général qui souhaitait être affecté dans un pays moins anecdotique. Plus loin, le journal indique que cette version est bien différente de celle donnée par Aboubacar Sidiki Camara, devenu ministre de la Défense après le putsch du 5 septembre.

A l’en croire, fait noter JA, c’est à la suite d’une conversation avec le président au cours de laquelle il lui aurait déconseillé de briguer un troisième mandat que celui-ci l’aurait limogé de son poste. Une version démentie par Alpha Condé lui-même et son entourage proche, selon qui cet entretien n’a jamais eu lieu. Nul il est vrai, à moins de basculer ouvertement dans l’opposition, n’osait alors contredire « le professeur » sur ce point. Ce qui n’empêchait pas certains généraux de juger l’opération troisième mandat ingérable. Le chef d’état-major, le général Namory Traoré, qu’Alpha Condé considère aujourd’hui comme un traître pour s’être rallié au colonel Doumbouya le 5 septembre, était-il de ceux-là ? C’est probable. »

« Le CV de Doumbouya ne m’a jamais été soumis ; si j’avais su que c’était un ancien légionnaire français, je ne l’aurais jamais choisi »

Jeune Afrique révèle que « l’épisode le plus controversé des rapports entre l’ancien président et son armée concerne ses relations présumées avec son futur tombeur, Mamadi Doumbouya. Si le colonel a affirmé avoir été reçu par Alpha Condé à deux reprises entre 2012 et 2020, ce qui n’aurait en soi rien d’étonnant au regard de l’habitude qu’avait prise ce dernier de contacter directement les officiers sans en avertir leur hiérarchie, l’ex-chef de l’État a affirmé à ses proches n’avoir conservé aucun souvenir de ces audiences.

Mieux, à l’entendre, ce n’est pas lui qui l’a nommé à la tête des Forces spéciales, une unité d’élite censée être déployée à la frontière avec le Mali pour protéger la Guinée des infiltrations d’éléments jihadistes, mais qui, en réalité, n’a jamais quitté son cantonnement de Kaleya, à 130 kilomètres de Conakry.

« Le CV de Doumbouya ne m’a jamais été soumis ; si j’avais su que c’était un ancien légionnaire français, je ne l’aurais jamais choisi », confiait-il récemment à un visiteur.

Ce ne serait pas lui non plus, mais un groupe de pression composé du Premier ministre Kassory Fofana, du ministre de la Défense Mohamed Diané, de son conseiller spécial Tibou Kamara et du général Namory Traoré, qui serait à l’origine de l’utilisation des Forces spéciales au cours de l’année 2019 pour mater la mutinerie de Kindia et réprimer le soulèvement de Ratoma – faisant en quelque sorte entrer le loup dans la bergerie de Conakry, renseigne le magazine panafricain.

Une synthèse de Noumoukè S.

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