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Economie

Quelles mesures de politique générale sont nécessaires pour catalyser l’investissement pour une croissance transformatrice en Afrique? (Par Dr Nasser Keïta)

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Dr Nasser Keïta est un éminent économiste en service à la Banque centrale de la République de Guinée. Cette semaine, il s’est intéressé aux mesures de politique générale pour catalyser l’investissement pour une croissance transformatrice en Afrique…
Introduction
L’aide publique au développement a considérablement accru sa contribution au cours de ces dernières années. On est passé, en ce qui concerne les principaux bailleurs multilatéraux et des pays du G8, de 6 à 12 milliards de dollars d’engagements annuels entre 2005 et 2009. Sur ces 12 milliards, 4 sont octroyés à des taux commerciaux. D’autre part, tous ces fonds ne sont pas consommés faute de projets bancables sur le continent. Il est clair que pour combler ce déficit en infrastructures, il faudra recourir davantage, dans les années à venir, au secteur privé.
Les investissements privés se heurtent à des obstacles. Le plus important est l’obstacle normatif qui est lié à la qualité des politiques publiques qui impactent le climat des affaires et qui dissuadent un certain nombre d’investisseurs de se consacrer à des projets d’infrastructures. Parmi les principales politiques en cause, il y a les politiques d’investissement. Les infrastructures relèvent généralement de services publics qui sont protégés dans beaucoup de pays peu ouverts aux investisseurs privés internationaux. Un autre obstacle lié à ces politiques, est la capacité de rapatrier une partie des capitaux, bien que les mouvements de capitaux soient maintenant de plus en plus fluides dans la plupart des pays d’Afrique, mais il y a des exceptions.
L’étroitesse des marchés financiers africains fait que les entrepreneurs ont des difficultés à se refinancer localement et font donc appel à l’emprunt international. C’est un problème majeur. Il existe cependant des concours de partenaires financiers comme la SFI (Société Financière Internationale) qui joue un rôle clé dans le financement des infrastructures. Cependant si on recourt aux emprunts internationaux, les revenus sont libellés en monnaie locale et il y a donc un risque de dévaluation important. L’étroitesse du marché local à la fois pour financer l’investissement de capacité au départ, et pour se refinancer localement pour des opérations de maintenance, pénalise beaucoup l’investissement dans les infrastructures. Cette étroitesse des marchés est elle-même liée à des problèmes structurels qui pourraient être minorés par des politiques de réforme. Dans la pratique il y a trois ou quatre banques qui se partagent 70 à 80 % du marché. Cela se traduit par un différentiel largement défavorable à l’Afrique par rapport au reste du monde, et également par des écarts importants entre le niveau de rémunération des dépôts et les taux de crédit. Réformer le marché financier et notamment le secteur bancaire est un enjeu important et un certain nombre de pays africains ont commencé à le faire sérieusement.
Quelques pistes pour résoudre le problème
Premièrement, pour obtenir une croissance soutenue et transformatrice en Afrique, il faut amplifier les sources de la croissance, aussi bien du côté de la demande que du côté de l’offre. En ce qui concerne la demande, il faut équilibrer les contributions relatives de la consommation et de l’investissement au processus de croissance. Si la consommation est une source importante de la demande intérieure et a été le principal moteur de la croissance en Afrique au cours de la dernière décennie, il est évident qu’une stratégie de croissance fondée sur la consommation ne saurait être maintenue sur le moyen et le long terme, car une telle approche a souvent pour conséquence une dépendance excessive à l’égard des importations de biens de consommation, ce qui est problématique pour la survie et le développement des industries locales, le renforcement des capacités de production et la création d’emplois. De surcroît, une stratégie de croissance fondée sur la consommation doit aller de pair avec une augmentation des investissements, en particulier de ceux qui renforcent la capacité de produire des biens exportables, pour éviter d’éventuels futurs rééquilibrages des comptes courants et leurs coûts d’ajustement. En ce qui concerne l’offre, il est également nécessaire de diversifier les sources de croissance, ce qui implique de remplacer des activités peu productives par des activités à forte productivité, aux niveaux intersectoriel et intra sectoriel. Cela passe aussi invariablement par une diminution de la part de l’agriculture dans le PIB et un accroissement de la part de l’activité manufacturière et d’un secteur de services modernes.
Deuxièmement, pour accroître la contribution de l’investissement à la croissance, il faut accroître l’investissement, améliorer la productivité des investissements actuels et futurs, et veiller à ce que l’investissement aille à des secteurs stratégiques et prioritaires jugés essentiels pour la transformation économique.
Troisièmement, il faut mobiliser davantage d’investissements publics, en particulier dans les infrastructures, pour catalyser l’investissement privé en Afrique. Une orientation des politiques peu favorable à l’investissement public à partir des années 1980 a conduit à un recul sensible des taux d’investissement public dans de nombreux pays africains, ce qui a eu des conséquences négatives sur les efforts visant à stimuler l’investissement privé.
L’investissement est un déterminant majeur de la croissance à long terme en Afrique
Revue de la littérature économique
Dans la littérature économique consacrée à la croissance et au développement, l’accumulation de capital est considérée comme un facteur clef de la croissance à long terme d’une économie (Turnovsky, 2011). Ce rôle stratégique de l’investissement dans le processus de développement a été confirmé par de récentes études empiriques reposant sur des données relatives aux pays africains. Par exemple, s’appuyant sur des données comparatives nationales, Mijiyawa (2013) observe que l’investissement, le crédit au secteur privé, l’efficacité des administrations publiques, les exportations et la part de la valeur ajoutée agricole dans le PIB sont d’importants déterminants de la croissance en Afrique. Ghazanchyan et Stotsky (2013) constatent également que l’investissement dynamise la croissance en Afrique. Les éléments de comparaison internationale sur la contribution majeure de l’investissement à une croissance à long terme ont été étayés et confirmés par des analyses réalisées au niveau national indiquant une corrélation positive entre l’investissement et la croissance dans les pays africains. Dans le cas de l’Afrique du Sud, par exemple, Eyraud (2009) montre bien les liens qui existent entre investissement et croissance (encadré 1). D’après Fedderke et al. (2006), des données empiriques solides indiquent que les investissements d’infrastructure non seulement sont corrélés positivement à la croissance économique, mais sont en fait un moteur de cette croissance. En résumé, les comparaisons internationales comme les éléments recueillis au niveau national montrent que l’investissement est essentiel pour accélérer la croissance dans les pays africains.
Des problèmes structurels concernant aussi bien la demande que l’offre pèsent sur la structure de la croissance en Afrique
Concernant la demande, la croissance actuelle ne s’est pas accompagnée d’une amélioration sensible des taux d’investissement (définis en tant que ratio de la formation brute de capital fixe (FBCF) au PIB), et comme on l’a vu plus haut, l’investissement est l’un des principaux déterminants du taux de croissance à long terme et de la productivité d’une économie et est donc indispensable à une croissance et à un développement soutenus. Au cours des deux dernières décennies, le taux d’investissement est resté inchangé ou a diminué dans 28 pays africains. En Angola, par exemple, il est tombé de 28 % entre 1990–1999 à 13 % entre 2000 et 2011. En Érythrée, il est passé de 25 % à 18 %, et en Guinée-Bissau, de 20 % à 10 %. Pour l’ensemble du continent, le taux d’investissement a été de 17,7 % pour la période 1990–1999 et de 18,7 % pour la période 2000-2011. On a observé un net accroissement du taux moyen de croissance de l’investissement pour la période 2000–2011. Toutefois, la production et d’autres éléments de la demande ont également augmenté, de sorte que la part de l’investissement dans e PIB n’a guère changé au cours des deux dernières décennies. Comme le montre le tableau 2, la consommation des ménages est l’élément dominant de la demande en Afrique. Avec un taux moyen de croissance de 5 % et une part de 62 % du PIB, elle a été la principale contribution à l’accroissement de la production pour la période 2000-2011.
Bien que la consommation soit un important élément de la demande intérieure et ait été le principal moteur de la croissance en Afrique au cours de la dernière décennie, une stratégie de croissance fondée sur la consommation n’est pas viable dans le moyen à long terme, car elle entraîne souvent une dépendance excessive à l’égard des importations de biens de consommation, ce qui est problématique pour la survie et la croissance des industries locales, le renforcement des capacités productives et la création d’emplois. Il en découle en outre une détérioration de la balance courante qui doit être corrigée à terme pour assurer la viabilité des comptes extérieurs. L’expérience a montré que la correction des déséquilibres de la balance courante imposait souvent de brutales mesures de réduction de la consommation qui avaient de fortes incidences négatives sur la croissance. Si une très forte hausse de l’investissement peut également dégrader les comptes courants, de récentes analyses semblent indiquer qu’une correction du déficit courant provoqué par une hausse de l’investissement qui accroît les capacités de production de biens exportables est associée à une croissance plus forte que lorsque le déficit est imputable à une vigoureuse expansion de la consommation (Klemm, 2013). D’où la nécessité de renforcer le rôle de l’investissement dans le processus de croissance, en particulier compte tenu des très faibles taux d’investissement observés en Afrique par rapport aux besoins.
Concernant l’offre, ou d’un point de vue sectoriel, la récente croissance en Afrique est également marquée par des problèmes structurels. Par exemple, elle n’a pas contribué à la transformation de l’économie. En dépit d’une croissance élevée et régulière au cours de la dernière décennie pour l’ensemble du continent africain, de nombreux pays ne sont toujours pas entrés dans un processus normal de transformation structurelle se caractérisant par le remplacement d’activités à faible productivité par des activités à forte productivité, ainsi que par une diminution de la part de l’agriculture dans la production et l’emploi, compensée par un accroissement de la part des industries manufacturières et des services modernes. Les données disponibles indiquent que la part de l’activité manufacturière dans la valeur ajoutée totale a diminué au cours des deux dernières décennies; elle est passée d’une moyenne de 14 % pour la période 1990–1999 à 11 % pour la période 2000–2011. Par ailleurs, le secteur des services est devenu le secteur dominant de l’économie des pays africains. Sa part de la valeur ajoutée totale pour la période 2000–2011 a été d’environ 47 %, contre 37 % pour l’industrie et 16 % pour l’agriculture. En termes d’évolution dynamique, il a enregistré, sur la même période, un taux moyen de croissance de 5,2 %, contre 5,1 % pour l’agriculture et 3,5 % pour l’industrie (fig. 1). Ce secteur affichant le taux de croissance le plus élevé et représentant également une plus grande part de la valeur ajoutée totale, sa contribution à la croissance a été supérieure à celle des autres secteurs. Ce type de changement structurel observé en Afrique est assez différent de ce à quoi on s’attendrait compte tenu de l’actuel niveau de développement du continent. Généralement, dans les premières étapes du développement, le secteur des services ne joue pas un rôle aussi prépondérant dans l’économie. Enfin, cette prépondérance est d’autant plus préoccupante qu’elle repose principalement sur des activités à faible productivité telles que des services informels et des services non exportables. Tous ces éléments donnent à penser que la croissance récente de l’Afrique est fragile et risque d’être difficile à soutenir dans le moyen à long terme si les tendances actuelles persistent.
L’Afrique a connu un accroissement de la productivité du capital au cours des deux dernières décennies2000–2011
L’analyse jusqu’ici a surtout porté sur les aspects quantitatifs de l’investissement. Mais l’efficacité ou la productivité de l’investissement a également des incidences sur la croissance économique et le développement. Pour déterminer ce qu’avait été la productivité du capital en Afrique, le secrétariat de la CNUCED a analysé l’évolution du coefficient marginal de capital, qui mesure le degré d’efficacité de l’utilisation du capital dans une économie. Plus le coefficient marginal de capital est élevé, moins le capital est efficace ou productif. La figure 4 montre qu’en Afrique, la productivité du capital a sensiblement augmenté entre la période 1990-1999 et la période 2000-2011, puisque le coefficient marginal de capital est passé de 7,4 à 4,1. Comparée à d’autres groupes de pays en développement, sur la période 2000-2011, la productivité du capital a été beaucoup plus élevée en Afrique qu’en Amérique et légèrement plus élevée qu’en Asie, alors que dans les années 1990, elle était inférieure en Afrique par rapport à ces deux autres régions.
En Afrique, la productivité du capital varie considérablement selon les pays (tableau 3). Si l’on compare les deux dernières décennies, quelques pays — Angola, Congo, Guinée-Bissau, Libéria, Sao Tomé-et-Principe, Zambie — ont sensiblement accru leur productivité du capital. Toutefois, les pays où cette productivité a été extrêmement élevée au cours de la période 2000-2011 ont été l’Angola, l’Éthiopie, la Guinée équatoriale, le Libéria, le Mozambique, le Nigéria, le Rwanda, la Sierra Leone et le Soudan. Si l’on a pu observer une amélioration sensible de la productivité du capital à l’échelle du continent, il convient néanmoins de noter que dans 22 pays, cette productivité n’a pas changé ou a diminué entre les deux périodes 1990-1999 et 2000-2011. Il apparaît en outre que l’efficacité de l’investissement public est faible en Afrique subsaharienne (Dabla-Norris et al., 2011), ce qui a tendance à réduire les synergies entre capital public et capital privé, et aussi à limiter le rendement de l’investissement privé, qui devient donc plus difficile à attirer. En conséquence, en dépit d’une amélioration de l’efficacité de l’investissement total en Afrique, des efforts doivent encore être faits, en particulier dans le domaine de l’investissement public, pour réduire les gaspillages et obtenir le plus grand impact possible.
III.1 La structure de l’investissement est importante pour la croissance en Afrique
La question qu’il faut se poser à ce stade est celle de savoir si la composition ou la structure de l’investissement joue un rôle dans les synergies entre investissement et croissance. Il est important de prendre en considération la composition de l’investissement — c’est-à-dire la répartition entre investissement privé et investissement public — pour deux grande raisons. Première raison, d’un point de vue de politique générale, il est utile de savoir comment cibler les interventions visant à stimuler l’investissement pour dynamiser la croissance. Par exemple, les politiques classiques de réforme économique de marché encouragent une diminution du rôle du secteur public au profit de l’activité du secteur privé. Dans cette perspective, priorité est donnée à l’investissement privé. Mais les données empiriques confortent-elles ce choix? Autrement dit, l’investissement privé est- il plus important que l’investissement public pour le processus de croissance, ou les deux sont-ils complémentaires? Deuxième raison, si la distinction entre investissement public et investissement privé est importante pour la croissance, il est alors nécessaire de bien comprendre les liens qui existent entre ces deux catégories d’investissement. En outre, si les deux sont complémentaires, elles ne constituent pas, dans le cadre d’une politique générale, des choix incompatibles, et dans leurs efforts pour simuler l’investissement, les gouvernements doivent s’appuyer sur l’une et sur l’autre.
Les contributions relatives de l’investissement privé et de l’investissement public à la croissance ont été étudiées de façon empirique, bien que la plupart des études concernent les pays développés. D’une manière générale, les conclusions sont mitigées. Certaines études observent que l’investissement public a tendance à attirer ou à accroître l’investissement privé, tandis que d’autres constatent l’effet inverse. Néanmoins, les études reposant sur des données africaines montrent bel et bien que l’investissement public a un effet positif sur la croissance en augmentant l’efficacité de l’investissement privé. Autrement dit, investissement public et investissement privé sont complémentaires. Par exemple, Samake (2008) a constaté que l’investissement public encourageait l’investissement privé et que les deux avaient des incidences sensibles sur la croissance au Bénin. Des observations analogues ont été faites pour le Cameroun (Ghura, 1997). D’autres études ont établi que l’investissement public était généralement productif et stimulait la production au niveau sectoriel ou national. Un exemple en est l’étude consacrée à l’Afrique du Sud par Fedderke et al. (2006). Fosu et al. (2012) fournissent d’autres données et observations empiriques à l’appui de la contribution de l’investissement public à la croissance en Afrique. Toutes ces études et observations confirment le rôle stratégique de l’investissement public dans le processus de croissance. Il est dans la pratique difficile d’imaginer une vigoureuse activité économique en Afrique en l’absence d’infrastructures suffisantes et de qualité, et c’est là un domaine où l’investissement public joue un rôle important.
III.2 Accès au crédit et coût du financement
Comme il ressort de plusieurs études (Ajide and Lawanson, 2012), l’investissement intérieur privé pâtit souvent du manque d’accès des entreprises au crédit, ce qui est particulièrement le cas des entreprises africaines. En 2011, le crédit intérieur au secteur privé avoisinait 62 % du PIB en Afrique, contre 129 % en moyenne au niveau mondial et 75 % pour les pays à faible revenu et les pays à revenu intermédiaire. Sa part du PIB est très faible dans de nombreux pays africains. En 2011, par exemple, elle était de 14 % en Algérie, de 19 % au Burkina Faso, de 15 % au Cameroun, de 15 % au Ghana, de 9 % en Guinée, de 9 % en Guinée équatoriale, de 12 % en Guinée-Bissau, de 16 % au Libéria, de 18 % en Ouganda et en République-Unie de Tanzanie, et de 12 % en Zambie. Les entreprises africaines sont aussi confrontées à des coûts très élevés de financement de l’investissement, dont ce dernier se ressent, d’après diverses études empiriques. Selon Bayraktar et Fofack (2007), par exemple, le coût du financement de l’investissement, le stock de capital public et les chocs globaux de rentabilité jouent un rôle important dans l’évaluation du taux de croissance de l’investissement privé en Afrique subsaharienne. Les taux débiteurs élevés appliqués par les institutions financières ne favorisent pas non plus l’investissement. En 2011, ils dépassaient 20 % dans plusieurs pays du continent, dont la Gambie (28 %), Madagascar (53 %), le Malawi (24 %), l’Ouganda (22 %), la République démocratique du Congo (44 %), Sao Tomé-et-Principe (27 %) et la Sierra Leone (21 %). Il convient de souligner que ces taux sont particulièrement élevés par rapport à ceux que l’on observe dans des pays en développement à forte croissance; en 2011, par exemple, le taux débiteur était d’environ 7 % en Chine, de 10 % en Inde et de 5 % en Malaisie.
Le niveau d’intermédiation financière peut aussi influer sur l’investissement. Or, on sait bien qu’il est relativement faible dans les pays africains, comme en témoigne l’ampleur des écarts et des marges de taux d’intérêt. En 2011, par exemple, l’écart de taux d’intérêt était de 9 % en Afrique subsaharienne, contre 5 % dans la région de l’Asie de l’Est et du Pacifique, 6 % en Asie du Sud, 7 % dans la région de l’Amérique latine et des Caraïbes, et 7 % dans les pays à faible revenu et les pays à revenu intermédiaire. Les écarts peuvent être très importants dans certains pays. En 2009-2011, ils ont été supérieurs à 15 % à Madagascar, au Malawi, en République démocratique du Congo et à Sao Tomé-et-Principe, et supérieurs à 10 % en Angola, en Gambie, au Libéria, en Ouganda, en Sierra Leone et en Zambie (voir le tableau 6). Comment expliquer l’ampleur des écarts et des marges de taux d’intérêt en Afrique?
Plusieurs études ont été consacrées aux facteurs à l’origine de ce phénomène. Ahokpossi (2013) a étudié les déterminants des marges de taux d’intérêt sur un échantillon de 456 banques d’Afrique subsaharienne. Il a constaté qu’il existait une corrélation positive entre ces marges de taux d’intérêt et la concentration du marché et que des facteurs bancaires tels que les risques de crédit et de liquidité avaient aussi leur importance. Les marges de taux d’intérêt se révélaient en outre sensibles à l’inflation. De leur côté, Folawewo et Tennant (2008) ont observé une influence prépondérante des variables macroéconomiques. Au niveau national, l’exemple du Kenya montre que les écarts de taux d’intérêt se creusent après des épisodes de libéralisation financière, du fait de l’application par les banques de primes de risque plus élevées à mesure que la proportion de leurs prêts improductifs augmente (Ngugi, 2001). Dans le cas de la Namibie, Eita (2012) observe que les écarts de taux d’intérêt pendant la période 1996-2010 ont été conditionnés par différents facteurs tels que le taux des bons du Trésor, le taux d’inflation, la taille de l’économie, la financiarisation de l’économie, le taux d’escompte et les fluctuations du taux de change. Si des hausses des taux des bons du Trésor, du taux d’inflation et du taux d’escompte pouvaient creuser les écarts de taux d’intérêt, la taille et la financiarisation de l’économie avaient tendance à avoir l’effet inverse. Au Botswana, la déréglementation et la libéralisation financières ne sont pas parvenues à réduire les écarts de taux d’intérêt. Entre 1991 et 2007, les coûts d’intermédiation financière ont augmenté sous l’effet de facteurs comptables et de variables sectorielles et macroéconomiques. Globalement, il ressort de l’étude de Ikhide et Yinusa (2012) que les écarts de taux d’intérêt dans ce pays ont été accentués par le niveau élevé des frais généraux et des ratios de fonds propres des banques et par la concentration du secteur bancaire. Selon les auteurs, au Botswana, en Afrique du Sud et en Namibie, les banques doivent supporter des dépenses supplémentaires pour s’informer de la solvabilité de nouveaux emprunteurs, ce qui renchérit leurs coûts de transaction. La petite taille de l’économie botswanaise explique aussi que les frais de fonctionnement des banques soient plus élevés.
Même si les déterminants des écarts de taux d’intérêt dans les pays africains et leur lien avec l’accès des investisseurs au crédit doivent être analysés plus avant, on peut déjà déduire des études empiriques précitées que les coûts élevés de financement et les faibles niveaux d’intermédiation financière freinent l’investissement. Tout effort de réduction du coût du crédit pour les investisseurs devrait s’accompagner de mesures visant à diminuer les coûts d’intermédiation financière et à accroître l’efficacité du secteur bancaire africain.
III.3 Faiblesse de l’épargne intérieure
Le financement de l’investissement peut être assuré à la fois par des sources intérieures et par des sources extérieures. Les pays africains ont plus souvent recours aux premières, compte tenu de leurs difficultés à accéder aux secondes. Mais l’épargne africaine est généralement faible au regard des besoins en matière d’investissement et en comparaison des niveaux d’épargne observés dans d’autres régions. En 2012, le taux d’épargne était de 17,7 % en Afrique subsaharienne, contre 30,4 % dans les pays à faible revenu et les pays à revenu intermédiaire, 25,2 % en Asie du Sud et 22,3 % en Amérique latine et dans les Caraïbes. Cette situation s’explique notamment par l’existence d’un vaste secteur informel, un bas niveau de revenu, un faible développement du système financier, l’étroitesse de l’assiette fiscale et le manque d’efficacité des administrations fiscale et douanière.
L’épargne intérieure joue un rôle essentiel dans le financement de l’investissement public, surtout dans les pays africains dont l’accès aux marchés étrangers des capitaux est très limité. Elle est également importante pour l’investissement privé dans la mesure où elle améliore l’accès du secteur privé au crédit. Mais une hausse du taux d’épargne n’entraîne pas nécessairement un accroissement du crédit au secteur privé, facteur important de l’investissement privé. On voit donc que si l’épargne intérieure peut en principe contribuer à l’investissement privé, cela n’a rien d’automatique. En particulier, lorsqu’elle est constituée en actifs liquides improductifs au lieu de faire l’objet d’une intermédiation appropriée pour être convertie en crédit aux entreprises, elle a peu de chances de contribuer directement à l’accumulation de capital dans le secteur privé. Néanmoins, dans la mesure où elle contribue à un investissement public qui accroît la productivité du capital privé, elle peut aussi avoir une influence indirecte sur l’investissement privé.
III.4 Risque et incertitude
Les décisions d’investissement sont aussi influencées par le risque et l’incertitude résultant, par exemple, de l’instabilité politique ou macroéconomique, ou encore de changements de stratégie. L’incertitude entraîne une hausse des coûts de transaction et d’ajustement liés aux investissements. Face à des facteurs d’incertitude, et compte tenu du caractère irréversible des décisions qu’ils doivent prendre, les investisseurs peuvent renoncer à investir ou reporter cette opération pour éviter d’avoir à supporter le coût d’un mauvais choix (Dixit and Pindyck, 1994). Dans l’évaluation du risque global (effectuée à partir d’un ensemble de risques politiques, financiers et économiques) qui figure dans l’International Country Risk Guide de juin 2012, 21 des 40 pays présentant le risque le plus élevé sont africains, dont les cinq premiers du classement. Face à ces risques, perçus ou réels, les entreprises sont moins disposées à investir. D’après Bayraktar et Fofack (2007), l’incertitude causée par l’instabilité macroéconomique est un déterminant important de l’investissement privé en Afrique. Au niveau national, Gnansounou (2010) constate que l’incertitude de la demande est préjudiciable à l’investissement privé au Bénin. Les entreprises de ce pays doivent faire face à la concurrence des importations de pays voisins tels que le Nigéria, la Côte d’Ivoire et le Ghana. Comme il est facile de trouver des produits importés substituables aux produits fabriqués localement, la part de marché des entreprises béninoises diminue et la demande résiduelle qui leur revient devient incertaine, notamment en raison des variations de l’approvisionnement extérieur/des importations.
D’autres études portant sur des pays africains corroborent l’existence d’un lien entre incertitude et investissement. Leefmans (2011), par exemple, utilise des données individuelles au niveau des entreprises pour déterminer dans quelle mesure l’incertitude influe sur les investissements privés dans le secteur manufacturier en République-Unie de Tanzanie. Les résultats montrent que l’incertitude a un effet négatif sur les investissements, notamment des moyennes et grandes entreprises. Ils montrent aussi que l’incertitude a moins d’impact lorsque les entreprises ont la possibilité de revenir sur leurs décisions, ce qui souligne l’importance de la notion d’irréversibilité. À partir de données recueillies auprès d’entreprises, Zeufack (1997) a aussi établi un lien entre l’incertitude et le comportement en matière d’investissement des entreprises privées nationales et étrangères au Cameroun pendant la période 1988/89–1991/92. Il a constaté que l’incertitude de la demande était préjudiciable à l’investissement et que celui-ci était aussi beaucoup influencé par les délais d’amortissement du stock de capital et la rentabilité. Dans une étude plus récente, Khan (2011) a analysé l’impact de l’instabilité des apports de ressources (recettes d’exportation, IED, flux de capitaux publics, autres flux de capitaux privés) sur l’investissement intérieur au Cameroun pendant la période 1970–2000. Ses résultats ont montré que les apports de ressources et leurs variations avaient des conséquences sur les investissements privés et publics. L’investissement privé était sensible à l’instabilité des recettes d’exportation et des flux de capitaux privés, mais non à celle des flux de capitaux publics et de l’IED. De plus, le crédit aux entreprises encourageait l’investissement privé, tandis que le surendettement avait l’effet inverse. Il s’avère également que l’instabilité des apports de ressources, la consommation du secteur public et le surendettement découragent l’investissement public. Tous ces éléments montrent qu’il est indispensable que les gouvernements africains redoublent d’efforts pour réduire le risque et l’incertitude associés à l’investissement.
III.5 Inégalités et demande globale
La répartition du revenu peut influer sur l’investissement. De fortes inégalités, par exemple, débouchent souvent sur des conflits sociaux et politiques qui créent de l’insécurité en matière de droits de propriété et, partant, suscitent une incertitude préjudiciable à l’investissement. Les inégalités patrimoniales et statutaires peuvent elles aussi influer sur le volume et la qualité des investissements, principalement en raison des imperfections du marché du crédit, du marché des assurances et du marché foncier (Banerjee, 2004). De manière générale, les plus riches bénéficient d’un meilleur accès au crédit, disposent de garanties bancaires et investissent donc plus que les pauvres, même si leurs investissements ne sont pas toujours les plus productifs. De plus, lorsque les taux créditeurs sont faibles par rapport aux taux débiteurs, le coût d’opportunité du capital est moindre pour ceux qui détiennent des fonds (les riches) que pour ceux qui ont besoin d’emprunter (les pauvres). Dans ce contexte, il est donc possible, par une redistribution du revenu des riches vers les moins riches, assortie de mesures visant à remédier aux imperfections des marchés des actifs et des capitaux, d’accroître et de diversifier les investissements productifs dans l’économie.
CONCLUSION
Ce qui est en cause, ce n’est pas la volonté des Etats pour attirer des investisseurs, mais les conditions qui leur sont offertes. Tout le monde reconnaît que le recours à l’investissement privé est important et il faut donc améliorer ces conditions, c’est tout l’enjeu. Il y a également la question du risque. Il existe de nombreux partenariats public-privé entre des Etats et des investisseurs internationaux. La pomme de discorde est que les Etats veulent de nouveaux investissements de capacité alors que les investisseurs sont plus intéressés par une rentabilité à court terme et préfèrent réinvestir par exemple dans une société d’Etat qui gère un service public d’électricité ou d’eau. Or les capacités des infrastructures ont très peu évolué depuis les indépendances. Les recettes d’exportation des années 60/70 n’ont pas été suffisamment recyclées dans l’investissement et les années 80/90 ont été des années perdues pour l’Afrique, les dépenses d’investissement étant sacrifiées au profit du fonctionnement des administrations. Parallèlement, la population a fortement augmenté et l’écart avec la capacité des infrastructures s’est creusé.
Cette pomme de discorde ne permet pas de bien évaluer le risque tarifaire des deux côtés. L’Afrique est la région où le recours à l’arbitrage est le plus important, proportionnellement au nombre de contrats signés, la perception du risque ne s’étant pas bien opérée au moment de l’accord. Les endroits où les contrats sont bien conçus, qui permettent d’assurer à la fois l’équilibre financier, ce qui est essentiel pour l’investisseur privé, et un investissement dans les capacités sont ceux où des réformes réglementaires ont été entreprises. Le risque réglementaire, en particulier celui qui concerne le rapatriement des capitaux, les risques de dévaluation et de change pèsent également sur les investissements qui portent sur des projets à long terme avec des délais de retour sur investissement de 20 à 40 ans. Des instruments sont disponibles qui couvrent de mieux en mieux ces risques, mais ils restent encore très restreints, et c’est un domaine sur lequel il conviendrait de faire des efforts. K. Dahou évoque le problème de la préparation des projets. Beaucoup d’investisseurs privés interviennent dans le cadre de projets BTP soutenus par les bailleurs de l’aide publique au développement. Malheureusement, une grande partie de ces aides n’est pas consommée du fait de la mauvaise qualité des projets. Avant les aspects transactionnels et la structuration du financement des infrastructures, les aspects réglementaires du processus d’appel d’offres qui portent sur la faisabilité, l’impact environnemental et social ne sont pas bien couverts. Il y a donc peu de projets bancables et le G20 a d’ailleurs entrepris des efforts pour corriger cette tendance.
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Nasser KEITA, PhD
Directeur du Laboratoire de Recherche Économique et Conseils
www.lab-rec.org

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