Tierno Monénembo – « Sénégal : le syndrome Sonko »

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CHRONIQUE. À la suite de la présidentielle, le célèbre écrivain franco-guinéen, Prix Renaudot 2008, s’interroge sur ce pays symbole de la démocratie en Afrique. « Qu’est-il arrivé au Sénégal ? » demande-t-il.

Mais où est donc passée cette société fluide et raffinée que nous a léguée le lettré Senghor  ? Relâchée, mal huilée, la société sénégalaise se met à grincer de partout et devient méconnaissable. Elle commence à imiter, à un rythme inquiétant, les gros défauts de ses voisins. Voilà que ce pays de juristes et de rhéteurs est pris en flagrant de dérapages. Les discours deviennent excessifs. Le débat politique, jusque-là civilisé, se transforme en une série de règlements de comptes où les rancunes et les haines tiennent lieu et place de méthodes et d’arguments. Me revient en tête ce que me disait mon défunt ami, l’anthropologue Mangoné Niang, alors qu’à la fin du siècle dernier nous remontions à pied le canal de la Gueule-Tapée : « Ici, les problèmes sont nombreux, mais ils sont surmontables. Tu sais pourquoi ? Parce qu’à tout moment, il surgit un espace de négociation. »

Une nouvelle culture en rupture avec le wakhtane  ?

La tolérance, la palabre, le wakhtane, l’espace de négociation, cette vertu cardinale de la société sénégalaise est en train de se rétrécir sous le double coup des mesquineries et des ambitions partisanes. Et par malheur, personne n’est innocent dans l’insoutenable dérive d’un système politique qui forçait l’admiration. On a du mal à comprendre la violence avec laquelle le président Macky Sall a traité Karim Wade et Khalifa Sall comme par hasard, deux potentiels adversaires. À tel point que l’on est en droit de se demander si dans ces deux cas le harcèlement politique ne prend pas le pas sur la rigueur judiciaire.

Président Wade, mais pourquoi cet appel inquiétant ?

Mais Macky Sall n’est pas le seul à blâmer, loin de là ! Le président Abdoulaye Wade – Gorgui, comme l’appellent affectueusement les gamins de Colobane ! – aurait dû faire preuve d’un peu plus de retenue. D’où lui vient ce discours inquisitorial  ? De son âme de père de famille blessé ou de son respectable statut d’ancien chef d’État ? L’Afrique actuelle est fragile, président Wade, très fragile. Une seule petite étincelle et c’est tout le continent qui brûle. Et vous, vous avez tout pour nous garder de la mésaventure : le talent, la maturité de l’âge et l’expérience de l’État. Usez-en, je vous en prie ! Si des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Ghana sombrent, que va-t-il nous rester ? Ce cirque est d’autant désespérant que les principaux acteurs sont issus du même moule : anciens du Parti démocratique sénégalais (PDS) et, pour la plupart en tout cas, anciens hauts fonctionnaires de l’État. Ce qui donne le beau rôle à Ousmane Sonko, le petit Poucet de cette incroyable présidentielle.

La surprise Sonko

Cet homme venu de nulle part a secoué le vieux cocotier des rentiers et des has been et a réussi à se poser comme le gage d’avenir des futures générations. Comment a-t-il fait ? Anonyme, démuni, sans passé et sans tutelle, il a raflé à son premier essai près de 16 % des voix, talonnant de près le très charismatique Idrissa Seck. À quoi attribuer sa prouesse : à sa jeunesse, à ses idées, à son programme politique ? Je n’en sais rien. Je ne l’ai que peu écouté, je n’ai même pas lu son livre, Solutions. Seulement, blasé et bourré de colère comme la plupart des Africains, je suis prêt à me jeter dans les bras du premier… nouveau-venu ne serait-ce que pour sa gueule et pour le timbre de sa voix. Je ne sais pas qui vous êtes, Monsieur Sonko, je ne sais pas ce que vous avez derrière la tête. Mais de grâce, ne vous éloignez pas trop. L’Afrique aspire à un nouvel air, à une nouvelle eau, à une nouvelle sève.

In Le Point Afrique

 

1 Commentaire
  1. CONDÉ ABOU 1 an il y a
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    Très franchement je me permets d’applaudir l’analyse impartiale et positive de l’Homme de Lettre, notre gloire nationale Tierno Monénembo Diallo, sur le désastre électoral au Sénégal et qui vient de se produire au vu et au su de tout le monde.

    Désastre, oui, il faut le dire ainsi, quand bien même j’ai été et je suis un fervent soutien du Président Macky Sall en raison de ses résultats économiques que personne parmi ses prédécesseurs n’avait pu faire.

    Comme hier, le Président Macky Sall, a clairement mon soutien indiscutable aujourd’hui au sein de la classe politique Sénégalaise, parce qu’il a fait un bilan énormément positif durant son premier mandat de 7 ans pour son pays.

    Mais pourquoi le désastre après ces élections présidentielles ?

    (1)Parce que la déchirure ethnique, régionaliste et surtout religieuse que personne ne pouvait imaginer, a pris tout le monde de vitesse, y compris dans le camp présidentiel qui termine malheureusement la course avec une victoire sans aucune gloire aujourd’hui.

    (2)Figurez-vous que l’Opposant Idrissa Seck a pu humilier carrément la coalition Benno Book Yaakar à Touba, dans le pays de la puissante Confrérie Soufie des Mourides et leurs alliés Baay Fall, après tant d’investissements économiques du Président Macky Sall dans cette région ? Qui l’eût cru, alors qu’Idrissa Seck n’a même pas pu battre Macky Sall dans sa propre circonscription électorale de Thiès !

    Par contre les autres Confréries Soufies, les Tijania, Khadria, Layènes et Niassène ont majoritairement voté pour Macky Sall, classé à tort ou à raison dans la Confrérie Tijania, alors que Macky Sall (Haal Pular pur sang), a toujours revendiqué une certaine transversalité en affirmant son appartenance à toutes les Confréries religieuses du Sénégal sans aucune distinction particulière.

    Ceci dit, comme l’avait affirmé le grand responsable religieux Birane Ndiaye dans La CroixAfrica en Avril 2017, au Sénégal, les nombreuses Confréries ne s’occupent pas seulement de religions. Elles sont également le ciment de la stabilité du pays.

    Peuplé par près de 90 % de musulmans, le Sénégal est le pays d’Afrique où l’islam confrérique Soufi est le plus développé. Il y a, entre autres, les Mourides, les Tidianes, les Niassènes, les Khadres, les Layènes et les Baay Fall.

    Dans ce pays, les fondateurs de ces communautés ont laissé des traces « indélébiles » qui sous-tendent aujourd’hui la stabilité sociale du Sénégal, toujours selon Birane Ndiaye, au cours d’un débat organisé à Dakar le 23 Avril 2017, portant sur « le rôle des Confréries religieuses dans la stabilité sociale du Sénégal ».

    Se retrouver avec des fractures et de graves frustrations au niveau des grandes confréries au Sénégal, c’est toucher aux fondations de la Société Sénégalaise elle-même, et c’est très dommage pour ce beau pays.

    (3)Le vote Sonko en Casamance est encore plus incroyable. Battre le tout puissant Abdoulaye Baldé du Parti Démocratique Sénégalais et la coalition présidentielle à Ziguinchor, est tout simplement inexplicable après tant d’investissements du Président Macky Sall pour le retour de la paix dans cette région en proie a une rébellion vielle de plus de 30 ans !

    Comment expliquer le renversement de la coalition présidentielle par un Jeune Technocrate venu de nulle part, a-t-on envie de dire ?

    (3)Le cas Me Abdoulaye Wade. Non seulement son discours incendiaire a contribué à ruiner la cohésion nationale au Sénégal après le rejet de la candidature de son fils Karim, mais sa rencontre avec le Président Alpha Condé à Conakry, qui lui a permis de changer de discours-catastrophe du départ, a contribué finalement à changer toute la donne politique électorale et à donner plus de crédit électoral à l’Opposition notamment au candidat Idrissa Seck qui est allé raflé tout le vote Mouride à Touba.

    À l’allure où allait Me Abdoulaye Wade, je crois que s’il n’avait pas fait le voyage de Conakry pour se plier devant les conseils du Président Alpha Condé, le Sénégal aurait pu basculer dans les violences très graves durant ces élections.

    Mais en même temps dans la tourmente qui se profilait, le camp présidentiel Macky Sall, aurait pu écraser plus largement l’Opposition Sénégalaise dans les urnes.

    Pourquoi ? À cause du vote-sanction que les Sénégalais auraient pu choisir contre les violences verbales de Me Abdoulaye Wade, rien qu’à cause du fait qu’ils n’étaient pas prêts à accepter le discours politique de Me Wade distillé à ses partisans, notamment au niveau de la puissante confrérie Mouride, au seul motif qu’il voulait défendre à tout prix, la candidature de son fils Karim Wade.

    Heureusement qu’au final, il a sagement accepté de changer de discours, de ne plus parler d’élections présidentielles ni de ne plus menacer de faire brûler les matériels électoraux.

    (4)La précipitation du Premier Ministre Mouhammadou Boun Abdallah Dione, à annoncer les résultats électoraux avant même la Commission électorale et l’Opposition Sénégalaise, a été une faute grave pour le camp présidentiel de Macky Sall. Il a installé le doute et la suspicion dans les résultats électoraux, puisqu’il n’était pas du tout dans son rôle de le faire, et il n’en avait pas du tout besoin.

    L’adresse maladroite du Premier Ministre Sénégalais a rendu le plus mauvais service au Président Macky Sall au moment où le décompte des voix était en cours. Un cas de figure comme celui-ci, qui, aurait pu l’imaginer au Sénégal, même du temps d’Abdoulaye Wade ou d’Abdou Diouf à la tête du pays, pour ne même pas parler du Président Léopold Sédar Senghor ?

    Pour conclure, je crois que la fracture ethnique, religieuse et régionaliste, est aujourd’hui étalée sur la place publique au Sénégal, et le Président Macky Sall devra comprendre le danger du pourrissement de la situation politique actuelle.

    C’est une situation sans précédent dans le Sénégal indépendant, et c’est très dommage pour la démocratie Sénégalaise, citée en référence pour ses performances en Afrique et ailleurs dans le monde.

    Il faudrait énormément de décisions courageuses de sa part pour sortir de la crise qui s’installe dangereusement au Sénégal. Espérons qu’il saura éviter le danger du chaos et de l’engrenage dans la radicalisation politique au Sénégal, durant son nouveau mandat de 5 ans qui commence le 4 Avril 2019.

    Franchement merci à notre gloire nationale, Tierno Monénembo Diallo, pour avoir mis de façon impartiale et objective, le curseur sur les défis actuels qui interpellent la classe politique au Sénégal après ces élections présidentielles totalement renversantes pour le commun des mortels et pour le bon sens.

    Merci pour la courtoisie de Médiaguinée, et bonne soirée chez vous.

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