Tribune] La honte alimentaire de l’Afrique (Par Mamy Keita)

L’agronome Français, René Dumont, dans son célèbre ouvrage ‘’L’AFRIQUE NOIRE EST MAL PARTIE’’, mettait en garde les nouveaux dirigeants africains, héros des luttes d’indépendance politique des années 50 et après, contre les risques de la dégradation environnementale, de la paupérisation de la paysannerie et, d’une manière générale, de la désintégration de l’agriculture, à cause des politiques agricoles peu incitatives que ces derniers mirent en place çà et là dans leur pays respectif.
60 ans après cette prophétie qui n’était pas du goût de bon nombre de ces dirigeants d’alors, leurs successeurs se retrouvent dans le piège de l’insécurité alimentaire à l’origine des soubresauts et émeutes qui jettent leurs populations dans les rues contre eux, comme ce fut le cas en 2006. Les récentes visites du président de l’UA et de celui de la CEDEAO en Ukraine et en Russie afin d’obtenir de ces belligérants le relâchement du cordon céréalier en vue d’éviter l’asphyxie alimentaire du continent en général, et de la région Ouest Africaine en particulier, témoignent bien de cette angoisse politico-alimentaire qui habite ces dirigeants.
Il est intéressant de noter que les politiques de développement agricole que ces devanciers mirent en œuvre, avec l’objectif de réaliser l’autosuffisance alimentaire à laquelle ils tenaient tant, favorisèrent plutôt la naissance des classes de prédateurs agricoles urbains (PAU) qui se spécialisèrent dans la fraude, la corruption, le détournement et le captage des ressources publiques (internes et externes) destinées à soutenir le secteur rural, au nom duquel ces ingrédients étaient (sont) mobilisés.
Ces prédateurs que la nouvelle génération de leaders politique a malheureusement de la peine à éliminer, peuvent être subdivisés en trois (3) catégories ci-après: (a) la masse des bureaucrates née de l’étatisation et de la collectivisation de la chaine de production, de la transformation et de la distribution des produits agricoles dans les pays dits révolutionnaires. Ces paperassiers dont la tache était d’élaborer et d’exécuter les plans de production agricole selon les modèles socialistes, étaient en réalité des budgétivores qui puisaient sans ressentiment dans les caisses publiques pour assouvir leurs intérêts personnels. (b) les organisations paysannes qui se sont constituées à la faveur du multipartisme sont, pour la plupart, affiliées au parti politique majoritaire dont elles font l’apologie au auprès de la paysannerie contre des faveurs en équipements, et autres biens matériels agricoles que les premiers responsables accaparent. Par exemple les engrais et les tracteurs. (c) les marchands de denrées alimentaires au titre ronflant d’opérateurs économiques sont la 3ème catégorie d’agents prédateurs qui tirent injustement profit de ces ressources à cause des entrées faciles dont ils jouissent dans la haute administration où ils bénéficient de larges avantages financiers et fiscaux pour importer les céréales en vue d’approvisionner les marchés, les garnisons militaires et autres services publics.
D’autres faiblesses des politiques agricoles que l’on observa et qu’il convient de citer sont: (1) la nationalisation des entreprises et de la terre, (2) le faible intérêt accordé à la recherche agronomique, (3) l’insuffisance de la vulgarisation agricole, (4) le déséquilibre entre la production céréalière et les cultures de rente, (5) la détérioration des infrastructures routières qui relient les zones de production aux marchés, (6) les prix administratifs et les subventions destinées à alléger le coût du panier de la ménagère en zones urbaines, contre les coûts prohibitifs des intrants agricoles pour les paysans, (7) le faible niveau de la formation des jeunes dans les métiers de l’agriculture, (8) l’insuffisance du crédit accessible aux petits agriculteurs, épine dorsal de la production, et (9) les récentes agressions et autres formes d’attaques qui provoquent les déplacements massifs des paysans.
Ces éléments épouvantables de la gouvernance agricole, couplés aux effets désastreux du changement climatique que l’humanité subit depuis un certain temps, contribuent à la faible productivité des travailleurs ruraux vieillissants d’Afrique, et au départ massif des jeunes bras vers les villes, les zones minières et les pays d’outre atlantique. Ces faits éloignent malheureusement l’horizon de la souveraineté alimentaire dont les dirigeants africains se plaisent à brandir chaque fois qu’ils en ont l’opportunité. Pour éviter cette situation néfaste, aux conséquences fâcheuses pour les populations en croissance continue et qui s’urbanisent d’années en années, les gouvernements africains doivent inscrire la relance de l’agriculture parmi leurs priorités. Ils doivent pour ce faire, honorer leur engagement politique de consacrer au moins 10% de leur budget à l’agriculture qu’un grand nombre d’entre eux peinent encore à réaliser. Faute de pouvoir surmonter le défi de la production, l’Afrique et ses dirigeants seront à la risée du reste du monde pour les années à venir.
Conakry, le 17 Novembre, 2022.
Mamy Kéita, Agroéconomiste, M.S à la retraite
Tél. : 620 88 49 98

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